OPEN RANGE

Champ libre

« Les Anglais ont Shakespear ; les Français, Molière. En Argentine, ils ont Borges, mais le western est à nous. »

Robert Duvall (5.01.1931 – 15.02.2026)

En voyant Boss Spearman ramener à lui seul les chevaux du convoi dispersés par l’orage, Mose Harrison et Charley Waite auront ces mots : « Boss est un sacré cow-boy. » et l’autre de compléter : « Yep, on n’en fait plus des comme lui. » Ces répliques prononcées respectivement par Abraham Benrubi et Kevin Costner dans « Open Range » auront assurément fait plaisir à Robert Duvall. Le réalisateur confesse d’ailleurs qu’il n’aurait jamais fait le film sans lui.

Pour beaucoup, Duvall c’était l’avocat du « Parrain », un patriarche de la police de New-York dans « La Nuit nous appartient », et puis surtout celui qui fondait sur la jungle vietnamienne au son des Valkyrie avant de se réjouir de « l’odeur du Napalm au matin »… Duvall ce fut aussi Eichman et Staline, un impitoyable patron de télé dans « Network » et un « Prédicateur » glaçant, bref une somme de types pas forcément très sympathiques. Il fut aussi plus pathétique en chanteur de country aviné pour un moment de « Tendre Bonheur » qui lui valut un Oscar mérité. Un rôle qui inspira assurément son « Crazy Heart » à Scott Cooper qui le considérait comme son mentor, « le plus grand acteur américain selon moi » disait-il.

Mais plutôt qu’une guitare, donnez-lui donc un cheval et vous verrez. Là, tout jeune, il était prêt à défier John Wayne dans « True Grit », prêt à braquer des banques dans « La Légende de Jesse James », prêt à traquer « Geronimo », prêt à s’envoler comme une « Lonesome dove », son rôle préféré. Sinon, une danse argentine avec sa dernière femme (pour lesquels il n’hésita pas à se faire tueur à gage dans un « Assassination Tango » réalisé par lui-même) lui procurait autant de bonheur que d’être assis sur une selle. « Une interprétation prend corps quand on sait bouger, disait Duvall. C’est pour cela que, dans un western, le choix de votre cheval est capital : il génère vos déplacements. » Il laisse dans sa maison de Virginie, une épouse, une monture et deux chiens.

Acteur du Nouvel Hollywood, Robert Duvall se sentait un homme libre. Idem pour Boss Spearman, convoyeur de troupeaux qui, à travers les grandes prairies de l’Ouest à la fin du XIXème siècle, ne doit rien à personne. Un chariot, une vieille chienne, et trois gars pour toute famille, Spearman roule sa bosse en honnête Américain. Mais l’expérience a fait qu’il voit l’orage venir, et celui qui s’annonce en est un sacré, du jamais vu depuis Noé.

« Tu dois le savoir puisque tu l’as connu » ose le jeune Button interprété par Diego Luna. A l’époque du tournage, Robert Duvall a 71 ans, un âge pour le moins canonique pour un homme de l’Ouest. Surtout aux yeux d’un gosse de 16 ans sorti de la rue dans un coin du Texas alors qu’il ne parlait pas un mot d’anglais. « Open Range » est un morceau d’Amérique concentré en une histoire banale truffée de motifs incontournables du genre.

C’est d’abord l’opposition concrète de deux conceptions de la conquête. Il y a celle des aspirants monarques comme cet Irlandais Baxter incarné par Michael Gambon. Il raconte à qui veut l’entendre qu’il a bâti son empire seul, « piece by piece », et il entend bien chasser tous les migrants qui viendraient « pisser sur sa prairie ». Baxter, c’est l’Américain dominant, pour lequel le rêve ne rime qu’avec le règne, et à travers l’enracinement sur une propriété durement acquise (c’est la face « Yellowstone »). Harmonville est à lui, Harmonville c’est lui, et la populace n’a pas son mot à dire. La fortune lui permet de s’entourer de gunmen à sa botte, des hommes formés aux guerres qui ont déchiré le pays, des spectres en sursis.

Charley Waite, l’autre héros du film que s’approprie Kevin Costner, aurait pu être l’un d’eux. Un taciturne, rancunier, un vacher au premier degré. Trop écœuré par la mort, il a néanmoins suivi une autre piste. Celle de Boss, de l’Amérique sans amarres, porté par le vent et composant avec les éléments. Costner filme ici ce qu’on voit peu dans les westerns : l’ordinaire de ces gens qui creusent des tranchées autour du campement en prévision de la pluie, les roues du chariot qu’il faut désembourber pendant qu’un autre s’occupe du linge, la lanière de cuir qu’on attache solidement autour du piquet. Parfois, la boue ramassée dans la prairie vient s’éparpiller sur les beaux tapis des maisons de pionniers, et autant dire que les gros doigts de ces gens-là ne sont pas calibrés pour les jolies tasses de thé.

Mais Kevin Costner est un romantique, et il aime les tableaux bien contrastés. L’Amérique qu’il tient également à mettre en valeur est celle, plus délicate, plus civilisée, que l’on rencontre dans les musées. Le western selon Kevin Costner est autant la vision de Thomas Cole ou de Frederic Remington que des grands portraitistes de la côte Est. Sur l’écran s’étalent à la fois les immensités de verdure, des monts lointains et une rivière en contrebas, les frêles bicoques plantées de part et d’autre de la seule artère de la ville, la vie au grand air si chère à John Ford.

A ces tableaux grandioses, Costner ajoute du son pour insuffler de la vie : c’est celui du vent qui fouette le visage des cavaliers, celui du cuir des selles qui couine, c’est le bruit sec du marteau qui enfonce le clou dans la charpente fragile. Mais c’est aussi un bouquet de fleurs sauvages à l’ouverture du cadre que l’on retrouvera peint sur un service en porcelaine. C’est un intérieur propre vu à travers des vitres mal polies, des rideaux aux fenêtres et des étagères bien rangées. « Des petits détails qui comptent aux yeux d’une femme » dit-on dans le film.

L’Amérique de la maison du Docteur Barlow, dans laquelle il vit avec sa sœur Sue (merveilleuse Annette Bening), est le symbole d’un Ouest qui peu à peu se domestique. Dans ce film, les vaches ont remplacé le gibier, le cheval est le meilleur ami de l’homme qui lui-même garde des réflexes de bêtes sauvages. D’« Open Range », on retiendra aussi une des plus spectaculaires fusillades de l’Histoire du western, d’une rare brutalité, impressionnante de réalisme. On pense évidemment à Eastwood, à Leone, et aux grands classiques américains parmi lesquels « Rio Bravo » et « My darling Clementine » résonnent en écho sur quelques pans du scénario.

La mise en scène de Costner n’aura sans doute jamais été aussi précise qu’ici, aussi rugueuse dans son abord des personnages. L’impact de chaque balle est réfléchi, le découpage savamment élaboré, la progression dramatique mûrement étudiée et l’« Horizon » sublimé par la photo de Jim Muro. Peut-être parce qu’il travaille à partir du scénario d’un autre (Craig Storper), lui-même issu d’un roman de Lauran Paine, Costner se montre plus concentré sur la mise en scène et sur l’acting.

On ne trouvera toutefois rien de surprenant dans « Open range », la fin assez mal fagotée, l’ultime partition de Michael Kamen est plutôt ampoulée et il se dégage de sa romance empruntée quelque chose d’un peu suranné. Mais passé la petite église et le cimetière, c’est peut-être un des plus beaux exemples de westerns récents que Kevin Costner nous propose, et une très émouvante façon de dire adieu à Robert Duvall qui, à lui seul, justifie le voyage.

Une réflexion sur “OPEN RANGE

  1. Formidable article sur un film qui l’est, tout au temps paraît-il. Mon père l’a vu neuf fois. J’ai reconnu chez vous les petits rideaux, la délicieuse rivière, les collines vagabondes, la terrible fusillade qui finira de convaincre ma mère de ne jamais le regarder, le bouquet de fleurs retrouvé sur la tasse et tant d’autres choses encore.

    Après-demain, ils traversent -épopée à leur tour- la France en voiture à moteur pour venir au mariage de mon fils aîné. 800 bornes à 84 et 83 ans, c’est dire si j’ai hâte qu’il visionne et me raconte une enième fois, repu de fête familiale, votre Open Range préféré.

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