NOMADLAND

Là-bas si j’y suis

« Il me semble que nous n’allons jamais nulle part. On va, on va. On est toujours en route. Pourquoi les gens ne réfléchissent-ils pas à tout ça ? Tout est en mouvement, aujourd’hui. Les gens se déplacent. Nous savons pourquoi et nous savons comment. Ils se déplacent parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement. C’est pour ça que les gens se déplacent toujours. Ils se déplacent parce qu’ils veulent quelque chose de meilleur que ce qu’ils ont. Et c’est le meilleur moyen de l’avoir. »

John Steinbeck, Les raisins de la colère, 1939.

A l’écart des autoroutes encombrées, à bonne distance des métropoles urbaines agitées, vivent les nomades du XXIème siècle. Les trailers ont remplacé les tipis, les chevaux se sont changés en vans, et les territoires de chasse sont devenus des chaînes de production à cadence industrielle. La journaliste Jessica Bruder est allée à la rencontre de cette Amérique d’à côté pour mieux comprendre leur condition, leur motivation, leur philosophie. Toutes ces tranches de vie sont aujourd’hui réunies dans un film de Chloé Zhao, cinéaste déracinée en quête d’espace et d’humanité qui sillonne ce « Nomadland » à travers les yeux d’une âme solitaire.

Il y a, dans ce nouveau film de Zhao, toujours cette envie de se laisser porter toujours plus loin. Flanquée de son chef opérateur attitré, le remarquable Joshua James Richards, elle trimballe sa caméra aux quatre coins du pays, migrant au gré des saisons, au fil des opportunités. Au road movie toujours en mouvement, elle préfère les étapes, un scénario moitié livre de bord, moitié journal intime, constitué des plus belles pages de l’ouvrage de Jessica Bruder. La réalisatrice s’est aussi choisie un guide personnel. C’est d’ailleurs plutôt le guide qui l’a choisie car c’est bien Frances McDormand qui est venue la trouver pour faire ce film. Frances, tout le monde l’appelle « Fran », et Chloé Zhao d’ajouter dans Positif que « Frances a toujours dit qu’un jour, lorsqu’elle prendrait sa retraite, elle changerait son nom pour devenir Fern. » L’actrice, imprégnée de son rôle de bout en bout, livre une parcelle d’intimité à sa réalisatrice afin de lui permettre de mieux l’intégrer à une communauté qui ne fait pas semblant.

Tel le « Rider » Brady, sa sœur Lilly ou encore son pote Lane du précédent film, Linda May, Swankie mais aussi Bob Wells jouent ici leur propre rôle, ils sont d’authentiques Vandwellers. On croise du monde sur la piste des géants, toutes sortes de personnalités, des divorcés de la société en dreadlocks et tatouages, des retraités laissés-pour-compte, un chien abandonné (comme si Wendy cherchait encore Lucy), des « Captain Fantastic » à bord de leur Magic bus, des jeunes baroudeurs prêts à s’aventurer « into the wild ». Certains d’entre eux partagent un petit bout de leur histoire, cheminent tranquillement en notre compagnie et puis prennent la tangente, au plaisir de se revoir un jour peut-être… Ils ont choisi de se libérer de toute attache, de bannir le dieu dollar et les démons de la propriété, de se reconnecter à la nature sous la protection des étoiles, de suivre un chemin singulier vers lequel, parfois, les aléas de la vie les ont conduits. Après avoir perdu son job à l’usine de plaques de plâtre d’Empire, Nevada, ainsi que son mari emporté dans la foulée par un cancer fulgurant, Fern a donc choisi de prendre le large, de fermer le box.

Elle a exercé toutes sortes de métiers, joue de la musique, ne rechigne pas à la tâche. Elle touche malgré tout une bien maigre retraite, et apparemment elle n’a pas eu d’enfant. Elle se retrouve sans maison, mais pas sans domicile comme elle l’explique à une ancienne élève qu’elle rencontre par hasard dans les rayons d’un magasin. Plus rien ne la retient, à part quelques jobs mal rémunérés qui lui permettent de subsister en fermant des cartons à la veille de Noël, en soulevant de lourds sacs de betteraves ou en grattant les plaques de cuisson d’un fast food local. Chloé Zhao la suivra donc dans ses pérégrinations, des frimas du Nebraska au sable chaud de l’Arizona, des rivages tumultueux de Californie à ses chers Badlands métaphysiques dans le Dakota du Sud. Elle s’éloigne et s’égare sur la route de pierres jaunes qui devient épopée géologique.

Le vent, la pluie et les anciens cours d’eau ont creusé au cœur des mésas du parc national des Badlands de tortueuses rigoles formant un labyrinthe naturel qui invite à l’exploration et dans lequel Fern se perd. Elle s’accroche à quelques souvenirs, tente de recoller les morceaux d’une vie éparse, ressort de vieilles photos de sa jeunesse, conserve quelques assiettes en céramiques et une boîte à pêche qui appartenait à son mari. On la sent en mal d’essentiel mais elle est incapable de rester en place (le refus de se laisser pétrifier dans la vie bourgeoise qu’a adopté sa sœur), rendue à l’état sauvage telle ces juments récalcitrantes que tentait d’amadouer Brady dans le précédent film de Zhao. On pourrait croire que sa rencontre avec Dave (incarné par David Strathairn, autre convive sur commande dans ce grand banquet de spontanéité) lui permettra de guérir ses blessures profondes, de se rallier à un cœur prêt à la chérir et à la protéger. Mais elle semble chercher un cap, plutôt qu’un port d’attache.

Tout comme Swankie qui voit approcher le bout de la route, elle veut profiter des merveilles que lui tend la Nature. « Regarde comme c’est beau ! » dit-elle en s’extasiant face au rougeoiement du soleil qui disparaît sous l’horizon au Rendez-vous du Désert. Le cadre est splendide mais l’errance parfois un peu vaine. Les petites péripéties de campeur en milieu extérieur ne suffisent pas toujours à donner vie au récit, même caressé par la BO mélancolique du grand pianiste Ludovico Einaudi. A l’image de Fern, le film se cherche une identité à chaque étape, profite du temps qui passe pour méditer sur la finitude de la vie en contemplant l’éternité, mais sans jamais savoir vraiment où aller. Car il n’y a plus de Kansas dans ce pays d’Oz, Empire s’est effondré, la ville est effacée de la carte, abandonnée à ses fantômes, l’usine s’est tue, there’s no more place like home. Ne reste que la route où les caravanes passent…

48 réflexions sur “NOMADLAND

  1. Merci Princecranoir pour cette belle chronique. Je serai bientôt sur la route des vacances et j’espère aller voir « Nomadland » à mon retour. Le roadmovie reste une de mes styles cinématographiques préféré. Malgré une certaine retenue, ton article suscite l’envie d’aller voir le film.

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    • Je ne veux rien dévoiler de l’issue du film bien sûr, mais disons que Fern est ici en quête d’une raison d’être et le scénario propose au fil des rencontres des éléments de réponses. Mais le propos général va au-delà et va jusqu’à sonder le mythe américain dans sa dimension universel. Zhao donne de l’ampleur à ses paysages, non pas uniquement dans un but esthétique, mais pour le lier à la dimension existentielle, entre aspirations, inspirations et illusions perdues. Le propos prolonge ainsi celui de « The Rider », se veut même plus ample, mais c’est peut-être en s’engageant dans cette voie qu’il se montre plus confus, ne sachant choisir entre le métaphysique malickien (sans toutefois verser dans une mystique new age) et le prosaïque granikien.

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  2. J’attendais ton retour avec impatience ! Nomadland c’est un film que je veux absolument voir. Comme je te le disais en commentaire pour « the rider », j’ai toujours aimé le cinéma de Chloé Zhao et j’étais donc ravi de la voir consacrer par un oscar. Ta chronique est magnifique ! Nous en reparlerons ensemble quand je l’aurais vu. Merci pour cet excellent partage 😊

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  3. Ben oui, un très beau film, beaucoup de mélancolie et un bel hommage somme toute à ces nomades dans la vie desquels Zhao (et Bruder) ont tenté avec succès d’entrer et de nous faire partager aussi bien la vie que les idéaux. Le cinéma américain dans ce qu’il a de meilleur, je suis 100% élogieux comme tu le vois (et ne reprend pas à mon compte des – -petites – réserves de fin de post : on ne peut pas être d’accord tout le temps) 😉 )

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  4. Merci beaucoup Princecranoir pour cette magnifique chronique. SI Ton texte et les images du film me donnent envie de le voir, j’aime les road-movies et le casting finis de me convaincre. J’ai adoré la prestation de Frances Mc Dormant dans « 3 billboards ». Beau week-end à toi ! 🙂

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  5. Tu dis élégamment ce que je ressens : c’est B&C (beau et chiant). Je me suis copieusement ennuyée.
    Jolies images, jolie musique, jolies rencontres… so what !
    Et Fern était bien meilleure dans les 3 panneaux.
    3 pubs clignotantes rien qu’à la lecture de cet article.
    J’aimerais que tu en profites.

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      • aujourd’hui c’est Sofino et Yelloh village… ça clignote, ça clignote !!!

        Je ne suis pas contre l’idée de traverser la 66 en van.

        Quant à Fran, je suis mitigée (en règle générale) avec cette actrice. Je la trouve bien meilleure dans les 3 panneaux car elle « joue » un personnage… Ici à part pencher la tête (elle est émue, compréhensive), pincer la bouche (elle est contrariée, en colère)… pas grand chose. Son visage me… enfin bref, j’suis pas fan.

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        • Que de belles propositions de consommation… Il va falloir que je songe sérieusement à passer en mode sans pub.

          C’est une belle idée que cette traversée en van. Tu prévois aussi d’aller faire des cartons chez Amazon en cours de route ?

          J’ai bien compris que son air éteint ne t’a pas atteint. 😉 Peut-être Zhao aurait elle pu faire comme pour « The Rider » et se reposer uniquement sur des non-professionnels.
          Allez, gageons que Fran se rattrapera à tes yeux dans « The French Dispatch ». 😁

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  6. J’entend de plus en plus parler du film, souvent en positif d’ailleurs. Pour le moment, je suis toujours sur le bas coté de la route, attendant le bon moment, mais ça viendra, tous ces avis me rendent curieux.

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  7. Je n’ai pas encore vu de film de cette réalisatrice mais le thème a l’air intéressant et apparemment il ne manque pas de qualités. Je voulais te signaler un autre film qui vient de sortir sur l’Amérique pauvre et rurale, « the last Hillbilly », Un documentaire que j’ai beaucoup aimé ! Ta critique de ce film m’y a fait penser.

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  8. Très belle chronique. Merci au passage de recontextualiser par rapport au livre et à l’aspect « semi-documentaire » du film.
    J’aime bien que le film ne sache pas vraiment où il va non plus. Tu le soulignes aussi dans ta chronique, c’est à l’instar des personnages qui l’habitent. Le genre de mise en abyme qui me satisfait.

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    • Merci 😊
      Cette forme d’errance d’horizon perdu traduit aussi peut-être le sentiment de désillusion de ces personnages sur un modèle économique qu’ils ont converti en rêve de liberté, sans port d’attache. J’avais sans doute besoin d’un idéal auquel m’accrocher.

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    • Je suis ravi d’avoir éclairé la lanterne qui brille à la main de Fern. 😉
      Le film est en effet empreint d’un sentiment de déprime mais aussi un sentiment de profonde liberté conquise à la marge du rêve traditionnel américain. Comme le dit la sœur de Fern, elle renoue avec l’esprit des pionniers. J’aime sa manière de tordre le mythe américain, comme elle l’avait très bien fait dans « The Rider ».
      J’ai du mal à l’imaginer maintenant aux commandes d’un gros blockbuster.

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      • Exactement, entre déprime et liberté !
        Oui, c’est vrai que c’est un regard déroutant sur ce pays que l’on a l’impression de connaître alors que des pans entiers restent dissimulés à notre vue… je suis donc entièrement d’accord avec toi 🙂
        Effectivement, cela semble difficile à concevoir.

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  9. Pingback: Nomadland, Chloé Zhao – Pamolico – critiques romans, cinéma, séries

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