Les BANSHEES d’INISHERIN

Comme les doigts de la main

« You remember that foul evening when you heard the banshees howl »

Shane McGohan, The Sick Bed of Cúchulainn, 1985.

Êtes-vous déjà allé sur l’île d’Inisherin ? Sans doute jamais, car ce petit morceau d’Irlande battu par les flots de l’océan Atlantique n’existe que dans la tête de Martin McDonagh. Ce sont sûrement les fées locales aux effluves de Guinness amère qui lui ont soufflé cette idée dans l’oreille. Là-bas, on les appelle « Les Banshees d’Inisherin », mais personne ne saura vous dire à quoi elles ressemblent vraiment. Ce qui est certain, c’est qu’elles rient bien de ces hommes pas si tranquilles qui se pensent tous plus malins qu’ils ne le sont. Lire la suite

BABYLON

Cinéma inferno

« Elle : pardonnez-moi, ne seriez-vous pas Dick Powell ?
Lui : si, c’est bien moi.
Elle : Je me demandais si vous me… Je pensais que peut-être (sanglots)
Lui : Allons, allons… Que se passe-t-il ?
Elle : Oh, vous ne comprendriez pas. Hollywood vous a toujours souri !
Lui : Qu’entendez-vous par là ? (…) »

Babylone, capitale antique de la Mésopotamie, symbole de la démesure qui aboutit à son effondrement. On a longtemps prédit le même sort à la Mecque du cinéma, grand parc d’attraction de l’industrie du septième art dont les quatre dernières lettres ont depuis belle lurette dégringolé des hauteurs d’Hollywood. Après avoir chanté les louanges et les désillusions du « La La Land », Damien Chazelle entend dévoiler les fondations de cette nouvelle « Babylon » noyée dans un film fleuve qui, à vouloir trop embrasser, bien mal étreint son art chéri. Lire la suite

La VIE est BELLE

Et si tu n’existais pas ?

« Ils perdirent l’Etoile un soir. Pourquoi perd-on
L’Etoile ? Pour l’avoir parfois trop regardée… »

Edmond Rostand, les Rois Mages, 1922

Noël autorise tous les miracles. Celui d’un monde soudainement apaisé, rendu calme et serein par l’opération du saint esprit. Il suffit d’un instant de grâce pour que « les Bonnes Etoiles » de Kore-eda nous soufflent à l’oreille « Merci à toi d’être né » et redonne alors de l’importance à un idéal que l’on a cru vain. Il suffit qu’un ange passe, et puis « la Vie est Belle ». Elle l’est surtout grâce à Franck Capra qui, au sortir de la guerre, inscrit ce chef d’œuvre qu’il serait blâmable d’ignorer en période de fête, et même criminel d’oublier le restant de l’année. Lire la suite

Les BONNES ETOILES

Baby blues

« Petit baigneur
Fait des longueurs à longueur d’odyssée
Brasse petit verni
A bras raccourcis
Brasse petit gabarit »

Alain Bashung, ode à la vie, 1998.

Il est né le divin enfant. Et ils sont nombreux à se pencher sur son berceau. En guise de rois mages, le cinéaste japonais Kore-eda Hirokazu lui a dégoté trois pieds nickelés qui vont le balader à travers le pays. Après avoir clamé sa « Vérité » chez les Français, il a suivi « les Bonnes Etoiles » qui l’ont mené vers les rives des Matins Calmes. Il y a recruté une belle poignée de stars made in Korea car, lorsqu’il est question de famille et d’aventures, plus on est de fous et moins la vie est dure. Lire la suite

LUDWIG ou le crépuscule des dieux

Elle et Louis

« J’étais cette nuit un empereur
En rêve seulement, certes,
Et en plus, un empereur sage
Comme il y en a sans doute peu »

Elisabeth de Wittelsbach dite Sissi, Poèmes, 1887.

« Ah non, pas Sissi ! » Romy Schneider était sortie froissée d’une interview par un journaliste français qui l’avait un jour ramenée à ce rôle de jeunesse. En venant en France, elle pensait pourtant avoir laissée l’impératrice derrière elle, poignardée pour de bon. Puis, grâce à Delon, elle rencontra Luchino Visconti qui lui remit finalement le pied à l’étrier. C’est en cavalière vêtue de noir, comme portant le deuil de son immense célébrité, que réapparait Elisabeth d’Autriche, une valkyrie moderne, impressionnante et indépendante, qui mettra son cousin « Ludwig » face à son destin. Lire la suite

PIERROT le FOU

Rimbaud warriors

« Qu’est-ce que c’est dingue ?
– C’est moi. »

Jean Seberg et Jean-Paul Belmondo dans « A bout de souffle », Jean-Luc Godard, 1960.

Connaissez-vous Pierre Loutrel ? Un type charmant : alcoolique, criminel, brutal et déloyal, il débute une carrière de délinquant dès les années trente avant d’intégrer la Gestapo française et de commettre de nombreux crimes sous brassard nazi. Sentant le vent tourner, il finit par intégrer la Résistance en balançant quelques agents doubles. Après la guerre, il se fait connaître en tant que membre du sinistre « gang des tractions avant », devient « ennemi public numéro un » et rapidement surnommé « Pierrot le Fou ». « Je m’appelle Ferdinand ! » proteste avec véhémence Jean-Paul Belmondo dans le célèbre film signé Jean-Luc Godard. C’est pourtant l’adorable petit nom que lui a trouvé sa dulcinée Marianne au début d’une cavale échevelée et insensée qui débute avec le démon des armes et se termine sur la mer allée avec le soleil. Lire la suite

ARMAGEDDON TIME

Le temps retrouvé

« Il reste toujours quelque chose de l’enfance, toujours… »

Marguerite Duras, des journées entières dans les arbres, 1954.

Dans une œuvre désormais ancrée dans le patrimoine littéraire universel, un auteur prétend qu’à la dégustation d’une madeleine agrémentée d’une tasse de thé parfaitement infusé, les sensations d’un temps lointain ressurgissent soudainement avec émotion. Le vague écho reggae d’un vieux titre oublié du Clash, quelques images d’un parc du Queens, un tableau à craie dans une salle de classe suffisent à James Gray pour le ramener en arrière, et convoquer deux ou trois souvenirs de sa jeunesse qui accompagnent sa rentrée au collège. Ce moment très précis, qui conduit un jeune garçon à la croisée des chemins de son existence, il le baptise « Armageddon Time », comme si le temps était venu, plus de quarante ans après, de réveiller les morts. Lire la suite

EO

La carotte et le bâton

« Un âne a, comme les autres, un cœur pour aimer ses maîtres, être heureux ou malheureux, être un ami ou un ennemi, tout pauvre âne qu’il est. »

La Comtesse de Ségur, Mémoires d’un âne, 1860.

On le dit bête, laid, et têtu. On le méprise ou on l’ignore, lui reprochant de n’être qu’une pâle imitation de la plus noble conquête de l’homme. On le charge et on le bat pour que, enfin bâté, il obéisse à la baguette et trimballe goguenard « Antoinette dans les Cévennes« . A l’instar d’un Pinocchio, on lui prédit un avenir de bourricot. « EO » proteste-t-il alors de sa puissante voix de gorge. Jerzy Skolimowski et sa compagne scénariste Ewa Piaskowska ont entendu ce cri. Caméra à la main, le cinéaste  se place à hauteur d’animal pour observer le monde des autres et faire un état des lieux du vivant. L’œil grand ouvert et l’oreille à l’affût, les bruits du monde nous parviennent comme si nous étions soudain vigie d’une société malade, qui s’égare au hasard et qui va à vau-l’eau. Âne, mon cher âne, ne vois-tu rien venir ? Lire la suite

OLD BOY

Dent pour dent

« Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le souffle et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau ! »

Charles Baudelaire, L’Héautontimorouménos in « les Fleurs du Mal »,1857.

Jusqu’alors, on envisageait surtout la Corée comme le berceau d’un cinéma des matins calmes, terre nourricière d’auteurs à l’excentrique poésie, ivres de femmes et de peintures. Puis vint Park Chan-wook. Il secoua d’abord le box-office local avec son « J.S.A. », avant de gravir les marches du palais cannois et faire trembler les critiques les plus douillets : « un opus foutraque (…) demandant au spectateur quatre fois plus d’énergie qu’un film habituel » écrivait Philippe Azoury dans Libération avant que le président Quentin Tarantino ne prononce le résultat des délibérations. « Old Boy » reçut finalement le Grand Prix (la Palme d’or raflée au dernier moment par le très politique « Fahrenheit 9.11 »), au grand dam d’une salle sans voix, sans doute encore sonnée par cette débauche de langue coupée, de poulpe avalé, de dents arrachées et de chutes fracassantes. Lire la suite

La Cérémonie

les femmes d’à côté

« Il y a chez vos gens de bien beaucoup de choses qui me répugnent, et non certes le mal qui est en eux. Je souhaiterais qu’ils eussent une folie dont ils dussent périr, comme ce pâle criminel. »

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1883-1885.

Quinze ans après « Cheval d’Orgueil », c’est le retour en Bretagne pour Claude Chabrol. Mais cette fois nulle bigoudène, pas l’ombre d’un chapeau rond, et c’est à peine si l’on entrevoit les remparts de Saint-Malo (hissez haut !) dans « la Cérémonie ». Comme toujours, Chabrol préfère les écarts, les petits coins discrets à l’abri des regards, où viennent se nicher les petits bourgeois de province, où se jouent les drames sordides et ordinaires. Une fois de plus il prouve que ce sont parfois « les petits sujets » qui peuvent engendrer les grands films. Lire la suite