ELLE et LUI (1957)

Aux larmes, etc…

« Sam Baldwin : Elle veut me retrouver au sommet de l’Empire State Building. Le jour de la Saint Valentin.
Suzy : C’est comme dans le film.
Sam : Quel film ? »

Tom Hanks et Rita Wilson dans « Nuits blanches à Seattle » de Nora Ephron, 1993.

Au rendez-vous des cœurs serrés, l’adresse est toujours valide : au 350 de la 5ème avenue de New York, un ascenseur vous monte au septième ciel, là où se jouent les belles rencontres ou les infortunes de la vie. Dix-huit ans après avoir fait fondre les amateurs de mélodrame avec sa « Love Affair », Leo McCarey revient au sommet de l’Empire State Building pour une nouvelle version de « Elle et Lui » plus moderne, plus ample, plus colorée mais pas moins bouleversante. Le cadre change, mais pas la vue. Lire la suite

FRANCE

La guignole de l’info

« Mon Dieu sauvez-nous de ceux qui sont fins, sauvez-nous de ceux qui savent la vie : mon Dieu sauvez-nous des imbéciles. »

Charles Péguy

« Television, the drug of a nation » : il y a plusieurs décennies de cela, un Disposable Hero nous mettait en garde sur l’usage toxique de cette lucarne ouverte sur le monde. Aujourd’hui les écrans sont partout, les chaînes innombrables, et à la télé se sont ajoutés les réseaux numériques, les alertes, notifications, murs d’informations… Comment ne pas s’y perdre ? C’est précisément ce que tend à démonter « France », dernier(e)-né(e) d’un Bruno Dumont à cran qui fracasse une image pieuse, celle d’une fausse prophétesse du petit écran, émiette son mal-être aux quatre coins de la guerre avant de plonger le tout dans le bain froid de son crincrin et de tous ses z’inhumains. Lire la suite

La LOI de TEHERAN

Jusqu’à la corde

« Chaque jour, ce sont plus de 10 tonnes de drogue qui sont consommées en Iran !
Comment se fait-il qu’il y ait de plus en plus de toxicomanes, malgré toutes les condamnations à mort et les peines à perpétuité ?
Comment se fait-il que la police ne puisse pas arrêter tous les parrains de la drogue une fois pour toutes ?
Comment se fait-il que n’importe qui puisse se procurer de la drogue n’importe où et en moins de 3 minutes ? »

Saeed Roustaee

Juste Six et demi. C’est le prix en tomans d’un mètre carré de drap noir pour faire un linceul décent aux défunts iraniens. C’est aussi l’autre titre de « La Loi de Téhéran », le second film de Saeed Roustaee, un de ces polars noirs qui sentent la mort et le malheur des gens. La détresse sociale frappe là-bas si rudement la population que le marché des stupéfiants prend de l’ampleur, le crack est désormais à portée de toutes les bourses. Il faut bien s’évader quand la vie est cruelle. Roustaee dresse un portrait de société en forme de rapport de police, un appel au secours dirigé vers le reste du monde, un de ceux qu’on aurait laissé en évidence sur un coin de bureau. Lire la suite

L’argent de poche

Adieu monsieur l’instituteur

« La vie, c’est ni noir ni blanc, c’est gris, c’est lumineux. »

Jean-François Stévenin (1944-2021)

On connaissait sa tête mais il n’était pas le plus célèbre des acteurs français. Et peu savent sans doute qu’il avait réalisé trois films. Pourtant il connaissait la beauté du geste, la force des images, et tous ceux qui aiment Johnny savent qu’en revoyant « Mischka », il redescendra du ciel. Jean-François Stévenin, c’était une vie dédiée au cinéma, des leçons apprises chez Rozier, Rivette, Cavalier plutôt que dans les cours de HEC. Une vie à franchir les obstacles, une vie de Jurassien, de « Passe-Montagne », empreinte d’authenticité et de tendresse pour son prochain. Ce sont sans doute ces qualités qui ont conduit François Truffaut à lui offrir son premier vrai rôle au cinéma. Il crût en lui, comme aucun autre peut-être, au point de lui confier son « argent de poche ». Lire la suite

KAAMELOTT – premier volet

Triste sire

« Le peuple opprimé l’emportera finalement et résistera à la violence des envahisseurs. En outre, le Sanglier de Cornouailles viendra à leur secours : il foulera aux pieds les ennemis et leur brisera le cou. (…) Il sera célébré par la voix des populations et ses exploits fourniront matière aux récits des conteurs. »

Geoffroy de Monmouth, Histoire des Rois de Bretagne, XIIème siècle.

Armures rutilantes ou loques antiques, forteresses de carton-pâte ou châteaux-forts numériques, preux chevaliers à la noblesse d’âme ou mages à la solde d’une cour en déliquescence, échanges de répliques dans la langue de Shakespeare ou poèmes déclamés en françois du temps jadis, il existe autant de versions de la geste arthurienne qu’il y eut d’adaptations faites pour le cinéma. Si les anglo-saxons mènent largement au score, quelques Gaulois audacieux se sont risqués au royaume de Logres pour mettre la main sur le « Sacré Graal ». Eric Rohmer l’avait tenté en vers, Alexandre Astier s’y risquera dans une langue moins châtiée mais pas moins fleurie. Ce fut d’abord une blague déclinée en 458 épisodes pour la télé, puis une BD en neuf tomes. C’est aujourd’hui une fantaisie héroïque en forme de triptyque sur grand écran qui commence à « Kaamelott – premier volet » et annonce le retour du roi. Lire la suite

TITANE

La boule au ventre

« Le corps déformé de la jeune infirme, tout comme les corps déformés des automobiles accidentées, révélaient les possibilités d’une sexualité entièrement nouvelle. »

James G. Ballard, Crash, 1973

Il faut s’y habituer, lorsqu’on aborde une œuvre signée Julia Ducournau, il faut s’attendre à être remué. Son précédent film « Grave » avait marqué la pellicule, croquait le cinéma avec une rage bestiale tout en faisant rimer cinéma d’auteur avec film d’horreur. La jeune cinéaste a décidé de s’écarter encore un peu plus de la voie centrale, de prolonger l’exploration des chairs, du sexe, des identités variables et des corps inflammables en implantant une plaque de « Titane » sous la peau de son éprouvant nouveau film, histoire de voir de quel métal les gens sont faits. Lire la suite

La VIE AQUATIQUE

Le Cousteau dans l’eau

« C’est au creux d’une cicatrice que vit Bill Murray. Là, à mi-chemin entre son nez et sa bouche, dans cette demi-lune où s’incurvent les rêves, dans ce sourire inversé où s’échouent les mirages, cette balafre ambulante en forme de larme, d’où jaillissent des territoires engloutis, des poissons au visage d’enfant, des carcasses de navires sur lesquels des capitaines au sabre de caoutchouc, des trappeurs sous-marins, des prophètes sans dieu et autres chasseurs de nuages, tous ceux dont la quête d’un trésor prend la forme d’un rêve éveillé, ont choisi d’embarquer. Bill n’est pas un acteur. Il est un paysage. »

Alexandre Steiger, Sans Bill ni Murray, Editions Leo Scheer, 2020.

Des méduses phosphorescentes et des bancs de poissons roses, un iguane amphibie et une raie étoilée, des crabes rayés qui se disputent sur la plage et un bel hippocampe arc-en-ciel baignant dans un verre à champagne, le petit théâtre de « la Vie Aquatique » ne manque pas de récifs lorsqu’il est revisité par Wes Anderson. La faune qu’il observe est fort curieuse, pour le moins étonnante. Mais il ne se contente pas de rester en surface, il aime aussi sonder les profondeurs, visiter les épaves englouties qui gisent dans les abysses des personnages. En route pour un périple en miniature qui nous emmène au bout de la terre. Bienvenue à bord et vogue le navire ! Lire la suite

NOMADLAND

Là-bas si j’y suis

« Il me semble que nous n’allons jamais nulle part. On va, on va. On est toujours en route. Pourquoi les gens ne réfléchissent-ils pas à tout ça ? Tout est en mouvement, aujourd’hui. Les gens se déplacent. Nous savons pourquoi et nous savons comment. Ils se déplacent parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement. C’est pour ça que les gens se déplacent toujours. Ils se déplacent parce qu’ils veulent quelque chose de meilleur que ce qu’ils ont. Et c’est le meilleur moyen de l’avoir. »

John Steinbeck, Les raisins de la colère, 1939.

A l’écart des autoroutes encombrées, à bonne distance des métropoles urbaines agitées, vivent les nomades du XXIème siècle. Les trailers ont remplacé les tipis, les chevaux se sont changés en vans, et les territoires de chasse sont devenus des chaînes de production à cadence industrielle. La journaliste Jessica Bruder est allée à la rencontre de cette Amérique d’à côté pour mieux comprendre leur condition, leur motivation, leur philosophie. Toutes ces tranches de vie sont aujourd’hui réunies dans un film de Chloé Zhao, cinéaste déracinée en quête d’espace et d’humanité qui sillonne ce « Nomadland » à travers les yeux d’une âme solitaire. Lire la suite

The RIDER

un homme nommé cheval

« Je ne me sens pas vivant si je ne suis pas sur un cheval. »

Brady Jandreau invité sur le plateau de l’émission Quotidien le 13 mars 2018.

Certains pilotent des bolides, d’autres se jettent dans le vide, et puis il y a ceux qui tentent de chevaucher la mort. On connaît mal le monde du rodéo de ce côté de l’Atlantique alors qu’aux Etats-Unis, c’est une institution. Il y a les stars de la Ligue professionnelle et puis il y a toutes les vedettes locales qui gagnent leur titre de gloire dans des championnats de seconde zone. C’est plutôt là, qu’on trouvera « The Rider », un cavalier devant les éternels, qui ne vit que pour l’adrénaline des saddle bronc competitions, pour entendre les acclamations des spectateurs et quelques fragments d’extase que capture au lasso la nomade Chloé Zhao. Lire la suite

Coeur d’Apache

Mean streets

« D. W. Griffith a filmé bon nombre de ses premières bobines à New York. Je les regarde de temps en temps, pour me rappeler ce qu’est un film et comment on le fait. Tous sont essentiels mais « The Musketeers of Pig Alley » est vraiment stupéfiant. »

Martin Scorsese, Filmer New York in Les Cahiers du Cinéma n°500, juillet-août 1996.

Il y a un peu plus d’un siècle, pour découvrir New York, on pouvait choisir la voie de « l’immigrant » Chaplin qui entrait dans la ville sous l’œil sévère de la Statue de la Liberté. On pouvait aussi opter pour l’entrée de service, celle qui donne directement sur les poubelles et les bas-fonds mal fréquentés. Parmi les nombreux films courts que réalisa David W. Griffith pour la Biograph, « The Musketeers of Pig Alley » tient une place primordiale pour les historiens du cinéma parce qu’il marque la naissance d’un nouveau genre de cinéma, celui qu’on désignera sous le nom de « film de gangsters ». Avant son élève Raoul Walsh et son formidable « Regeneration », Griffith propose son « gangs of New York » à lui, plongeant dans l’inframonde du Lower East Side afin de mettre en scène la violence qui y règne parfois. Lire la suite