12 jours

Délires flagrants

« De l’homme à l’homme vrai le chemin passe par l’homme fou »

Michel Foucault, Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique, 1961.

« Sortez-moi de là ! » Cet appel au secours revient en boucle, dans les yeux et dans les mots de chacun de ceux qui se présentent devant le juge chargé de décider de leur hospitalisation sous contrainte. Mais qu’est-ce qu’être libre quand on est prisonnier d’une pathologie mentale pour laquelle on ne trouve pas d’issue ? Raymond Depardon a autrefois posé sa caméra dans un asile à « San Clemente », puis aux « Urgences » psychiatriques de l’Hôtel-Dieu de Paris. Le voici maintenant pour « 12 jours » à Lyon, avec sa femme Claudine Nougaret chargée de la prise de son, dans une salle d’audience de l’hôpital Le Vinatier, posté entre la camisole et le magistrat, à écouter leur dialogue de sourds. Lire la suite

Du rififi chez les hommes

Bob le braqueur

« La seule chose que je laisserai, c’est la balafre de Joffrey de Peyrac dans Angélique, Marquise des Anges. Parfois peut-être une jeune fille viendra poser une rose sur ma tombe, en souvenir. »

Robert Hossein (1927-2020)

Et pourtant non, l’alchimiste balafré, le Rescator des films de Borderie, le « Casanova pour midinettes » (tel qu’il fut taxé par Marguerite Duras) ne sera pas le seul souvenir que laissera Robert Hossein dans la mémoire des cinéphiles. Inoubliable auprès de Bardot chez son copain Vadim, ou bien plus tard chez Lautner auprès d’un Belmondo très « Professionnel », il avait débuté sous l’œil d’un Américain en exil, un des plus grands du Film Noir, avant de signer lui-même, dans la foulée, ses premières réalisations. Comédien solide, metteur en scène d’ambition, fondu de western (« une corde, un colt » et Michèle Mercier lui suffisaient) et de peplum, il transformait les planches en spectacles hollywoodiens, en tribunal du peuple, en théâtre de résurrection, au risque d’être sévèrement jugé par la critique. Au lendemain de son anniversaire, le guerrier Hossein s’est pourtant mis au repos pour de bon. Lire la suite

ROUBAIX, une lumière

Not dark yet

« La Nuit s’acharne au réverbère qui la nie.
Tout s’endort ; seul son feu,
Obstiné comme l’insomnie,
S’attarde, avec son pouls fiévreux,
Ce battement de flamme chaude
Et comme artériel
Qui continuera jusqu’à l’aube. »

Georges Rodenbach, Les réverbères, 1898.

C’est beau une ville la nuit. Même une ville du Nord, frappée par la crise, ravagée par la misère, rongée par la délinquance et empoisonnée par le crime devient espace photogénique, un monde secret qui invite à la découverte. Dans le halo jaunâtre des lampadaires, Arnaud Desplechin mène l’enquête dans « Roubaix, une lumière », quatrième retour à la ville natale puisant bien davantage dans l’égout des crimes dérisoires que dans le doux flacon des souvenirs de la jeunesse. Il y fait le récit d’une humanité qui se morfond dans les bas-fonds, derrière les murs de briques, qui se consume à bas bruit dans les ténèbres de la nuit. Et puis, après une longue agonie, la lumière jaillit. Lire la suite

La RUPTURE

Au revoir

« La postérité ne retiendra rien de moi, nos sociétés sont sans mémoire. Mais je l’accepte sans difficulté. »

Valéry Giscard-d’Estaing in « VGE, le théâtre du pouvoir » de William Karel, 2002.

L’année où l’on célèbre De Gaulle, le troisième président de la Vème République expire son dernier « au revoir ». On ne compte plus les films ou les téléfilms qui se sont penchés sur les heures glorieuses du général micro. Bien moins héroïque, le septennat de VGE est le grand oublié de la fiction, jusqu’à ce que Laurent Heynemann ne revienne sur ces années où Giscard était à la barre, sur cette « Rupture » désormais historique entre un président et son Premier Ministre. Lire la suite

TERRIBLE JUNGLE

Anthropo mais pas trop

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« On peut sortir l’homme de la jungle, mais on ne pas sortir la jungle de l’homme. »

Eliott de Bellabre, anthropologue.

Une mère part à la recherche de son fils disparu au cœur de l’Amazonie alors que celui-ci s’était mis en tête d’étudier seul une tribu méconnue de la région. Voilà qui aurait pu être le pitch d’un James Gray en route pour une autre « Lost City of Z ». Il ne s’agit en fait que de celui d’une « Terrible Jungle » qu’explorent avec cocasserie Hugo Benamozig et David Caviglioli. C’est un tout premier long métrage, un film d’étude en quelque sorte, qui nous en apprend sur les mœurs d’un peuple guyanais, expert en extraction aurifère et dans la recette de la Punka.

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Un éléphant ça trompe énormément

Balle de match

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« Aujourd’hui te voici comme un langui Guy, te voici emballé dans ce suaire où tu parais plus grand couché qu’accroupi et ma voix émue mue de te savoir si mou. »

Pierre Desproges in « Ma plus belle histoire d’humour », Antenne 2, janvier 1986

Il n’aura pas mis très longtemps à suivre son vieux pote Dabadie. Jeu, set et match, Guy Bedos inscrit son nom au palmarès des trépassés, il a rejoint le bal des casse-pieds, sans doute pistonné par ses prédécesseurs. Il retrouvera Jean-Loup, c’est sûr, mais aussi Lanoux, Rochefort et Yves Robert… et les autres. Il n’a pas toujours fait l’unanimité ce réalisateur, mais maintenant que De Funès a le droit à la cinémathèque, on ne s’étonne plus que ses films soient considérés comme des classiques, mieux encore, des œuvres cultes. A la fin des glorieuses 70, le réalisateur de « la guerre des boutons » se forge une nouvelle réputation en signant cette drôle de comédie de mœurs au ton badin : « un éléphant ça trompe énormément ». Jean-loup Dabadie, fidèle du réalisateur, compose pour l’occasion des lignes de dialogues érigées en citations que les fans se plaisent à ressortir à la volée, dans les soirées plus ou moins arrosées. Mais qu’est-ce qui se cache derrière ce calembour éléphantesque ?

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Les CHOSES de la VIE

Nous ne vieillirons pas ensemble

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« Il faut vivre d’amour, d’amitié, de défaites
Donner à perte d’âme, éclater de passion
Pour que l’on puisse écrire à la fin de la fête
Quelque chose a changé pendant que nous passions. »

Claude Lemesle

Les artistes naissent, traversent l’écran et puis ils passent. Ils tombent, ils crient, ils pleurent, ils rient, on les applaudit. Ce sont « les Choses de la Vie ». Claude Sautet a filmé la mort de Michel Piccoli bien avant l’heure, en exergue de son film. Chronique d’une mort annoncée. Maintenant qu’il est vraiment parti Michel, on sait à quel point il va nous manquer, c’est toujours pareil. Envolé Max, disparu François, étendu Pierre, il est temps de fermer la chambre, le soleil n’y entrera plus. Mais qu’importe, la vie dans les films de Sautet n’irradie que mieux quand on est dans l’obscurité.

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Le TOUBIB

Mauvais traitement

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« La mort est la seule chose au monde dont nous soyons sûrs. C’est une question de temps. »

Alain Delon, 2018.

En 1979, si on se rendait au cinéma pour y voir des hélicoptères fondre sur l’horizon, des soldats épuisés perdus en pleine cambrousse, des héros tourmentés qui s’interrogent sur le sens de la guerre et puis sentir du soir au matin le parfum brûlé des cadavres rôtis par un vent de napalm, deux choix se présentaient : on pouvait tenter le trip Viêt-Nam halluciné façon « Apocalypse Now », ou bien lui préférer carrément la Troisième Guerre Mondiale soignée par « le Toubib », prise en charge par Mister Pierre Granier-Deferre sous la houlette du Docteur Delon. Lire la suite

Le PETIT SOLDAT

Ô Karina

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« On finit toujours par ressembler un peu à ses rôles, ou alors ce sont les rôles qui finissent par vous ressembler, ça se peut aussi… »

Anna Karina

Elle a été Valérie, Veronica, Odile, Natacha et bien sûr Anna : maintes fois réincarnée, « toujours mystérieuse » dit Pierrot le Fou. Hanne Karin Bayer, devenue Anna Karina par la volonté de la fée Coco Chanel, s’en est allée, on ne sait où. Rejoindre son père, capitaine au long cours ? Sous le soleil, sous le soleil ? Souhaitons-le-lui. Elle refusa un rôle dans « A bout de souffle », c’était reculer pour mieux sauter, prendre de l’élan pour attraper le bras de Godard qui fut, quelques années durant, son « Petit soldat ». Lire la suite

Les MISERABLES

Je suis tombé par terre…

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« C’est ça que tu veux pour ton fils ?
C’est comme ça que tu veux qu’il grandisse ?
J’ai pas de conseil à donner, mais si tu veux pas qu’il glisse
Regarde-le, quand il parle, écoute-le !
Le laisse pas chercher ailleurs, l’amour qu’y devrait y avoir dans tes yeux. »

Bruno Lopez, Didier Morville, Fabrice Guion-Firmin, « Laisse pas traîner ton fils » in Suprême NTM, 1998.

Dans les années 90, quelques cinéastes avaient donné l’alerte. Des films coups de poing, emplis de rage, crachaient leur « Haine ». A la France restée sourde à la « sous-France » des grands ensembles, ils hurlaient : « ma 6-T va crack-er ! ». Vingt ans après, quel est le regard porté sur ces populations bétonnées dans des habitations à loyers modérés ? Le même. Ils sont toujours « les Misérables » de la République, et c’est Ladj Ly, l’un des leurs, qui compte bien le rappeler à notre bon souvenir. Lire la suite