Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait

Fragments de discours amoureux

« Nous n’allons pas, on nous emporte : comme les choses qui flottent, ores doucement, ores avecques violence, selon que l’eau est ireuse ou bonasse.
Chaque jour nouvelle fantasie, et se meuvent nos humeurs avecques les mouvemens du temps.
Nous flottons entre divers advis : nous ne voulons rien librement, rien absoluëment, rien constamment. »

Michel de Montaigne, Essais, Livre II, 1595.

L’amour est un mystère qu’il n’est pas si aisé de percer à jour. Il est des cinéastes qui en ont fait leur cible de cœur, s’attachant par un soin délicat à en circonscrire le sujet, en observant les variations complexes, les inconstances nombreuses, s’essayant même à l’embrasser en prenant garde de trop étreindre. Filant sur les elles du désir au détour des ils aux trésors, hommes et femmes peuvent se montrer volages, sous l’empire d’une passion volatile, d’une émotion contagieuse, tel le spectateur qui vient à la rencontre d’un film dans l’espoir peut-être d’en tomber amoureux. Il y a « les choses qu’on dit, les choses qu’on fait », Emmanuel Mouret en sait quelque chose puisqu’il est passé maître dans l’art du « Caprice ». Lire la suite

été 85

No blue sky

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« Voici que vient l’été, la saison violente
Et ma jeunesse est morte ainsi que le printemps
Ô Soleil c’est le temps de la raison ardente. »

Guillaume Apollinaire, la jolie Russe, 1917.

Cette année-là, les Cure chantaient « in-between days », la mer miroitait et les galets roulaient sur la plage du Tréport, l’été s’annonçait meurtrier à l’ombre des falaises de craie. Quelle année, cet été-là ! C’était l’« été 85 », et François Ozon s’en souvient comme si c’était hier. Il a retrouvé sa vieille caméra super 16 et sa pellicule à gros grain, quelques blousons vintage, un peigne à cran d’arrêt, et sur une étagère un coup de cœur littéraire signé Aidan Chambers. Are you ready to be heartbroken ? Lire la suite

A Star is Born (2018)

Rock’n’roll suicide

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« But I think more than I ought to think
Do things I never should do
I drink much more that I ought to drink
Because it brings me back you »

James H. Shelton, Lilac Wine, 1950.

« Cette histoire est faite pour être racontée tous les vingt ans. »

Barbra Streisand

A Hollywood comme ailleurs dans le monde spectacle, la célébrité aspire à l’éternel retour, histoire de prolonger la gloire d’un dernier quart d’heure. Mais en guise d’ultime tour de piste, c’est parfois un retour de bâton. Les films sont comme les artistes, ils ne renoncent jamais, ils font l’objet de revisites, de reprises, de variations sur un même thème. Les arrangements changent, la mélodie reste : « A Star is Born », et on démarre une autre histoire. La réalisation dans une main, le médiator dans l’autre, Bradley Cooper tente une ballade sentimentale sur le devant de la scène, longin’ for a change, pour mieux faire fondre son cœur de rockeur sous les vibratos d’une Lady dont il serait Gaga.

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CHAMBRE 212

Hier encore…

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« Les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, secours, assistance. »

Article 212 du Code Civil

A mesure que passent les jours, et avant que ne sonne l’heure, peut-être est-il bon de faire le bilan de sa situation sentimentale. Quand certains rêvent encore de bonheur comme au premier jour, parfois pour d’autres c’est l’amour en fuite. Pour mieux faire le point, Christophe Honoré s’est pris une chambre en ville, dans un hôtel de la rue Delambre, vue plongeante sur les 7 Parnassiens du 14ème. Il y enferme Chiara Mastroianni, « Chambre 212 » très exactement, pour qu’elle débatte avec ses fantômes au cours d’une nuit magique dont on ne sait si cette histoire d’humour tournera à l’amour quand viendra le jour. Lire la suite

Les parapluies de Cherbourg

Où préférez-vous entendre du Michel Legrand ?

parapluies

Geneviève :
Mais… je ne pourrai jamais vivre sans toi !
Je ne pourrai pas ! Ne pars pas, j’en mourrai !
Je te cacherai et je te garderai !
Mais, mon Amour, ne me quitte pas !

« Vous êtes deux garçons très sympathiques. Mais dites-vous bien que les gens n’iront jamais voir un film où les personnages chantent pendant une heure et demie ! » C’est en ces mots que la plupart des producteurs recevaient le projet des « parapluies de Cherbourg » défendu par Jacques Demy et son fidèle compositeur Michel Legrand. Heureusement pour eux, une bonne âme appelée Mag Bodard les suivit dans leur mélomanie insensée, dans ce « film chanté, hors de toutes les normes, différent de toutes les choses qui ont déjà été faites » se justifiait-elle. Pour Jacques & Michel, c’est le début de l’aventure, l’envolée vers la consécration cannoise. Come disait Legrand, « c’était comme une bobine de fil : j’avais trouvé le bout, il ne restait plus qu’à tirer. »
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Paradis Perdu

Le chant du départ

Fernand Gravey, Micheline Presle

« C’est pendant l’Occupation que j’ai eu mon premier choc cinématographique. Un jour mes parents m’ont emmené voir « Paradis Perdu », un film d’Abel Gance qui avait comme particularité de prendre pour sujet la guerre de 14. C’était un spectacle extraordinaire, je n’ai jamais retrouvé au cinéma une émotion collective comme à l’époque de Paradis perdu, où la salle était composée de femmes et de soldats, de permissionnaires, de gens qui étaient là et qui ne savaient pas combien de temps ils resteraient ensemble. »

François Truffaut, émission Impromptu de Vacances, 25 juin 1965

« Le cœur cherche sans cesse l’écho de sa jeunesse » dit la chanson popularisée par madame Lucienne Delyle et qui donne son titre et sa motivation au film. Ce « Paradis Perdu », c’est celui qui, toute sa vie durant, aura été l’objet de la quête d’Abel Gance, celui dont il nous aura vanté les bienfaits et dont il aura pressenti la fin. Le « grand magicien » du muet, l’homme des fresques napoléoniennes en Polyvision se fend ici d’une bluette mélodramatique sans conséquence qui va, par un étrange concours de circonstances, passer à la postérité. Lire la suite

La FORME de l’EAU

L’effet aquatique

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« J’ai vu ce film (The Creature of the Black Lagoon) un dimanche après-midi à la télévision quand j’avais environ quatre ans, et le Gill-Man n’a pas cessé de me hanter depuis. »

Guillermo del Toro

Il y a des millions d’années, les premiers êtres vivants avaient des fonds marins fait leur royaume. Puis, l’être humain a émergé, et a dominé, quand d’autres ont préféré rester tapis, oubliés dans les profondeurs, et s’éteindre doucement. Peut-être. Car si on jette un œil au-delà des vagues, si on trouble le miroir de nos étendues d’eau, on pourrait distinguer quelques vestiges, apercevoir, comme l’a fait Guillermo del Toro, dans « la forme de l’eau », la trace de nos origines. Lire la suite

La jeune BOUQUETIERE

Des fleurs pour le dictateur

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« Bienvenue cher ami, dans notre Démocratie Populaire. »
Le Commandeur dans Kim Kong, Simon Jablonka et Alexis le Sec, 2017

« Le film doit avoir une puissante action sensibilisatrice, à l’instar d’un article de fond du journal officiel du Parti, et anticiper sur la réalité. Il lui incombe ainsi de jouer un rôle mobilisateur à chaque étape de la lutte révolutionnaire. »
Kim Jong-il, De l’art du cinéma.

« Achetez mes fleurs, ces jolies fleurs rouges, mes fleurs sont ornées de larmes, ces fleurs, ces jolies fleurs rouges. Je n’ai pas de pays, je n’ai pas d’argent, je n’ai pas de moyens de vivre, au printemps où les bourgeons fleurissent, je vends ces fleurs ornées de larmes. » Il ne s’agit pas là des paroles d’une vieille antienne réaliste entonnée par la voix chevrotante de Berthe Sylva mais de la complainte récurrente d’une « jeune bouquetière » nord-coréenne qui permit à ses deux réalisateurs, Pak Hak et Choe Ik-kyu, d’obtenir le « Prix du Peuple » des mains du « Grand Dirigeant » Kim Il-sung. Lire la suite