Le génie de Kelly

« J’ai tellement peur d’aller en prison ! Alors tout risquer pour obtenir une œuvre d’art, ça m’intriguait. »
Kelly Reichardt in Cinéma Teaser chapitre2/n°11, janvier-février 2026.
En 2021, le Centre Pompidou proposait une rétrospective de l’œuvre de Kelly Reichardt sous le titre « L’Amérique retraversée ». C’est dire combien l’art apparemment statique de la cinéaste s’inscrit dans un mouvement, offrant un large regard, toujours neuf, sur son pays. Elle remonte le temps, à l’instar des courageuses épouses de « la Dernière Piste » aspirées par les rêves de leurs maris, et elle repousse les frontières qui délimitent nos vies. Celle de la légalité notamment, qu’elle franchit à plusieurs reprises par truchement de ses personnages : un attentat contre un barrage dans « Night Moves », un vol de lait dans « First Cow », un vol dans un supermarché pour « Wendy & Lucy » et, enfin, un vol dans un musée pour « The Mastermind ». Pourtant, ici comme auparavant, l’acte délictueux n’est nullement envisagé à l’aune de la performance criminelle, mais plutôt comme un geste artistique qui mérite que sa caméra s’y attarde un peu.
Kelly Reichardt, après avoir servi de costumière pour Hal Hartley, d’assistante à tout faire chez Todd Haynes, s’est souvenue de sa formation à l’art photographique. Elle n’a rien oublié des images immortalisées par William Eggleston ou Stephen Shore, ni des teintes particulières que procurait le chef opérateur Robby Müller aux films de Wim Wenders (sur « Paris, Texas » entre autres), Jim Jarmusch (pensons à « Mystery Train ») ou William Friedkin (« To live and Die in L.A. »). Elle a demandé à Christopher Blauvelt de ressusciter avec un soin minutieux les bruns et les ocres de l’automne 70, à sa costumière Amy Roth les vestes en velours marron, les pulls vert-de-gris sans forme, les vieilles robes de chambre et, pourquoi pas, les tenues de hippies qui se portent avec de longues moustaches chez les autostoppeurs.
Sur fond de jazz libre taillé dans le cornet de Rob Mazurek, Reichardt s’arrête sur un lourd bâtiment de brique censé abriter le musée des Beaux-Arts de Framingham, à l’intérieur duquel James Blaine Mooney prend la pause au pied des tableaux de maîtres. JB, c’est Josh O’Connor, ex-Prince de Galles au service de « The Crown » désormais pressenti au poste d’agent au Services Secrets de Sa Majesté. L’acteur britannique enfile sa casquette de yankee pour plaire à Kelly, et elle lui va à merveille. Flanqué d’une petite famille issue de la classe moyenne composée de Terri son épouse, de ses deux jeunes garçons Carl et Tommy, il arpente le musée dont ses parents sont sociétaires.
JB est artiste, il travaille le bois et, jusqu’ici, il est toujours resté dans le cadre. Mais là où la lycéenne locale aime s’entourer de vieilles toiles pour mieux réciter son Musset dans le texte, lui, dans son coin, fomente un coup formidable. Sous l’œil un tantinet narquois de Kelly Reichardt, il ne faut pas s’attendre à ce que ce « Mastermind » soit de la trempe d’un Thomas Crown. Le Lupin du Massachussetts sera bien vite rattrapé par le réel, l’Amérique en est témoin. C’est à peine s’il remarque que les murs ont des couleurs, à peine s’il entend le bruit de l’agitation politique qui vient du dehors.
« Les déserteurs, les féministes radicales, les camés » ne sont définitivement « pas son truc ». Il ne ressent pas même la présence dans son dos du drapeau de Betsy Ross encadré dans le musée, il ne remarque pas l’Oncle Sam qui le pointe du doigt dans sa fuite, ignore la bannière étoilée que l’on hisse sur fond d’hymne national à la télévision. Rien d’étonnant à ce qu’il ne voit pas venir la matraque qui stoppera net sa carrière de « Fugitif ».
Tandis que les jeunes blacks des milieux défavorisés éprouvent leur courage en allant au Vietnam, lui teste son audace en organisant le braquage de quatre toiles abstraites. Bien trop centré sur lui, il ne se doute pas qu’on le regarde. On le voit lui mais, au bord de l’histoire, on voit aussi sa femme, interprétée par la chanteuse Alana Haïm.

« Le sexisme est compliqué à filmer : il se manifeste dans l’intime. »
Kelly Reichardt in Les Cahiers du Cinéma n°828, février 2026.
Celle-ci n’est pas là pour liquorer les pizzas, mais plutôt pour faire la popote, pour s’occuper du linge, pour emmener les garçons à l’école dans sa petit coccinelle verte, avant d’aller au turbin pendant que son artiste de mari prépare dans son dos le casse du siècle. Enchaînée à une vie morne, elle ne peut échapper à l’ennui, et en est tristement consciente. « Elles ont dû être traumatisées » dit en substance sa belle-mère lisant dans le journal le témoignage des jeunes filles présentes lors du vol de tableaux. « Vous plaisantez ? réplique Terri, ce dût être l’expérience la plus excitante de leur vie ! »
Elle n’est pourtant pas prête pour une « Balade sauvage » avec son mari, elle n’est pas dans la confidence de toute façon. JB est bien trop autocentré pour en faire sa complice. Il préférera s’entourer de savoureux pieds-nickelés. Le JB de Reichardt n’est pourtant pas un type foncièrement détestable, moins antipathique que dramatiquement pathétique. Il faut voir sa tête lorsqu’il est embarqué de force par une bande de truands patibulaires tout droit sortis d’un vieux film de gangsters. Le seul qu’il épate est sans doute son copain Fred (John Magaro, toujours dans le coup quand Reichardt l’appelle), mais certainement pas Maude, sa femme, qui lui sert des œufs au bacon.
Chassé sur les routes pluvieuses, il n’a pas fière allure l’expert de la cambriole. Dans « Showing up », Kelly Reichardt chantait les louanges des œuvres ratées, de la difficile reconnaissance d’une sculptrice en céramique. Il en est de même avec JB, qui fait figure d’artiste incompris de la lose, dont le défaut principal aura sans doute été de se croire plus malin qu’un autre. « Bien sûr, c’est un raté complet mais il a quand même ses bons moments ! » soutient la réalisatrice défendant mordicus son champion. Au regard de ce bien bon film, impossible de la prendre en défaut.

Assurément un de mes prochains cinoche ! Merci beaucoup 🙏
J’aimeAimé par 3 personnes
Bon choix 👍
J’aimeAimé par 1 personne
Désolée, cinoches
J’aimeAimé par 1 personne
Quelqu’un avait volé le s 😉
J’aimeAimé par 1 personne
A ne pas louper 🎥🙏 merci Florent
J’aimeAimé par 2 personnes
En effet, merci Martine.
J’aimeJ’aime
Nous sommes d’accord #dansedelapluie
Et ce grand escogriffe de Josh O’C ❤️ (faut juste pas l’épouser quoi)
J’aimeAimé par 1 personne
Josh est le nouveau Pedro Pascal. On le voit partout ces temps-ci. Déjà dans « Wake up dead man ». Bientôt à l’affiche de « le son des souvenirs » puis de « Disclover day » de Spielberg.
J’aimeAimé par 1 personne
Oui C le syndrome Mescal, cette girafe d’Elordi & l’autre Tim Salameche #beurk
À croire qu’ils angoissent tous de l’insécurité de l’emploi et qu’ils se dépêchent d’engranger des sous pour leurs retraites
J’aimeJ’aime
C’est drôle parce que ce que tu reprochais à L’Agent Secret, ne pas suivre le programme de son titre, j’aurais tendance à le reprocher un peu à Kelly Reichardt ici. J’aime beaucoup cette cinéaste, mais il s’agit à mon avis d’un de ses moins bons films, avec peu d’idées de mise en scène et un personnage titre antipathique. On est loin des très beaux Wendy et Lucy, La Dernière Piste ou Certain Women.
J’aimeAimé par 1 personne
Le titre est teinté d’ironie mais il a tout de même un rapport très direct avec le personnage principal. Il éclaire l’état d’esprit masculin de l’époque. Il me rappelle un peu l’éclaireur de « La Dernière Piste », en moins prétentieux mais tout aussi incompétent.
Alors que « l’agent secret », à part un vague lien avec un Belmondo qui passe au ciné, je n’ai toujours pas compris le lien.
J’aimeJ’aime
Je pense qu’il y a beaucoup de manière d’expliquer le titre du très riche film de Kleber Mendonca Filho, mais ce serait hors sujet dans le cadre de commentaires sur le film de Kelly Reichardt, une cinéaste que j’aime bien. Je dirai quelques mots de ce dernier chez moi même si le film m’a déçu.
J’aimeJ’aime