GRAVE

Le festin nu

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« It’s not « natural », « normal » or kind

The flesh you so fancifully fry

The meat in your mouth

As you savour the flavour

Of murder »

The Smiths, Meat is murder, 1985.

Sucré ou salé ? Entrée ou dessert ? Bénin ou « Grave » ? Le monde ne se divise pas si aisément en deux catégories selon Julia Ducournau dans ce premier long-métrage. Il faut apprendre à mettre un peu de tout dans son assiette, varier les saveurs pour éveiller les papilles et aiguiser l’appétit. Après visionnage des parties les plus crues, certains auront trouvé le festin cannibale bien indigeste, allant jusqu’à rendre le contenu de leur précédent repas au fond de la cuvette. Ce n’est pas le cas du jury du festival de Gerardmer qui a choisi de lui accorder toutes ses étoiles, quand bien même la réalisatrice se défend-elle de réduire son film au strict champ horrifique.

Il faut dire qu’elle bouffe à tous les râteliers la réalisatrice : « body horror », chronique sociale, film/ déterminisme (à bien des égards, « Grave » flirte avec les problématiques de Céline Sciamma). On rajoutera un soupçon de comédie (froide), un peu de purée en entrée, un chouïa de kératine pour encombrer le tube digestif et de bons gros morceaux de viande en plat de résistance. Côté barbaque, elle va se fournir directement à l’école vétérinaire Saint-Exupéry : de pénétration anale bovine en dissections canines, on peut dire que l’endroit ne manque pas d’animaux sur lesquels les futurs praticiens pourront se faire la main. Julia Ducournau choisit de montrer à l’écran les meilleurs morceaux de cet apprentissage histoire de nous mettre sans tarder le nez dedans, comme un avant-goût de l’os qu’elle s’apprête à ronger. Elle nous fait entrer sur les lieux en même temps que Justine, bien vite larguée sur un parking désert au pied des barres d’immeubles de la cité universitaire.

Elle a l’air un peu perdue la pauvre avec sa grosse valise, petit animal effrayé par la dimension des lieux. Il y a chez Garance Marillier ce physique de petit oiseau frêle qui rend insoupçonnable son appétit intérieur en sommeil. Elle demeure d’abord dans l’expectative, sans trop savoir à quelle sauce elle va être mangée. « Le plus bel âge » disait ce film de Didier Haudepin, dont on sentait poindre dans le titre toute l’ironie de la formule accolée aux pénibles cérémonies de bizutage. Ce rite de passage va occuper l’essentiel de la première partie du film : Réveil en pleine nuit, séances d’humiliations publiques, ingestion de nourriture non-identifiée, pour la petite végétalienne suivant la tradition familiale, c’est évidemment se faire violence que de se soumettre à de pareilles pratiques transgressives.

L’arrivée à la fac est en effet la période du lâcher-prise, de la mise à nu, du brassage des langues et du mélange des genres, le moment idéal de passer outre ses inhibitions pour se définir enfin hors du contrôle parental. « Ça s’est dégradé » constate la mère de Justine en retrouvant les lieux où elle fit ses études et rencontra son mari. Les lendemains de fêtes débranlées où l’alcool ne se consomme que par litres entiers laissent entrevoir une jeunesse en pleine déprime, qui ne sait plus vraiment à quel régime se fier. Elle alimente ses névroses en se faisant vomir aux toilettes ou se laisse traîner jusqu’au suicide à force de brimades et d’humiliations (comme dans cette histoire d’étudiante obèse évoquée par l’infirmière incarnée par Marion Vernoux).  Mais pour d’autres, comme pour cet Adrien avec son accent de banlieue et son esprit pragmatique, c’est enfin le moyen de vivre sa sexualité au grand jour, d’assumer un choix que les mentalités peinent encore à digérer complètement.

Pour ces jeunes en pleine efflorescence, la mutation s’opère dans le sexe et la sueur, à un volume sonore élevé, noyée sous de puissantes (dis)harmonies cathédrales composées par un Jim Williams qui joue naturellement sur les « graves ». La réalisatrice filme ces corps en mouvement sans pudeur certes, mais sans érotisation particulière non plus, livrant leur chair dans sa plus triviale acception, laissant les poils dépasser du slip et la peau s’abimer au contact des agressions extérieures (ou intérieures comme cet eczéma géant dont est atteinte brièvement Justine). Adepte de la Nouvelle Chair, Julia Ducournau ne s’en cache pas, Cronenberg elle l’a « sous la peau », au point de prélever dans la prime œuvre du Canadien la matière organique qui recouvre l’ossature de son scénario. C’est aussi sous les douches De Palma qu’on trouve trace de ces « sœurs de sang », puisqu’à Justine la réalisatrice et scénariste a choisi d’associer une aînée délurée mais aux desseins un peu brouillons. C’est elle qui lui apprendra l’art de la chasse, qui lui montrera du doigt la voie à suivre, libérant l’animal de la cage forgée par l’éducation parentale. Des filles qui se découvrent une faim de loup une fois passée la puberté, on en trouvait déjà dans les « Ginger Snaps », mais de manière outrageusement déguisées. Si elle franchit volontiers la ligne rouge du réalisme à bien des endroits, Julia Ducournau tient malgré tout à garder un pied dans réel, ne se laissant jamais tenter par l’obscur délire d’une surenchère cauchemardesque.

Mais passée la phase d’exposition des corps et des personnalités, puis le moment crucial de l’éveil à la voracité, elle ne semble plus trouver  le chemin de la sortie, comme contrainte par ce menu dont finalement on s’accoutume. Plus « grave » encore, la transgression n’a même pas ce goût de rouille amère qui nous faisait saliver durant les préliminaires. « We are what we are » disait en exergue un film de Jim Mickle sur un sujet voisin, comme s’il fallait se contenter d’une pirouette finale pour être rassasiés. La fadeur relative de ce film plein d’ambition ne doit pourtant pas éclipser la prestation carnassière de Garance Marillier, une jeune actrice avec qui on aura plaisir de se remettre à table.

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13 réflexions sur “GRAVE

  1. Oui c’est mou du genou. Ça part dans tous les sens. Et là barbaque ne semble pas toujours fraîche.
    L’interprétation superbe de Garance laisse tous les autres sur le carreau. Surtout la soeur : catastrophique. Elle semble ne rien comprendre. Sauf Rabah dont on comprend qu’il puisse servir de 4 heures…
    Les faiblesses du scénario m’ont agacée. .. très vite d’ailleurs… dès que la petite est laissée seule comme une courge sur ce grand parking vide. Ce nest pas LOGIQUE vu que la mère se montrait sur protectrice 2mn avant. Plein d’autres aberrations suivront…
    Et cette jeunesse est vraiment désespérante je trouve. Cela dit des films sur les premiers de la classe à qui il n’arrive rien s’étaient peut-être tout aussi désespérant.
    Bon enfin bref… après une attente plusieurs fois re-stimulée : bof !

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    • Il y a clairement des scènes dont on se demande ce qu’elles font là (le tuto pour faire pipi debout quand on est une fille entre autres). Les séquences de de rêve avec les animaux au ralenti n’apportent rien. Quant à la frangine, son personnage n’est vraiment pas très bien écrit.
      Mais tout de même, quelques de belles idées de mise en scène, notamment tout ce qui a trait au bizutage (les bizuts se déplaçant comme des animaux, le mélange des couleurs, la première scène de fête se charge aussi d’une certaine puissance), et puis Garance, wow !

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  2. J’hésitais à aller le voir mais je ne suis plus trop tentée au fur et à mesure que je lis les critiques plus nuancées. J’ai l’impression (mais corrige-moi si nécessaire) que tout est fort surexposé au regard. C’est un peu le danger avec ce genre de film, alors que je privilégie au contraire la suggestion que l’étalage (une question de goût sans doute). Je déplore aussi une surenchère au cinéma (et surtout à la télévision, cf les séries) en général, que ce soit visuelle ou scénaristique, on veut tellement en mettre plein la vue que cela devient brouillon et un peu n’importe quoi (je ne parle pas pour ce film-ci, ne l’ayant pas vu). Ceci dit, « ce n’est » qu’un premier film (=soyons indulgents), et dans ce sens, sans doute prometteur pour la suite.

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    • Soyons indulgents effectivement car, si le film a le principal défaut de trop vouloir dire au risque de s’éparpiller, il s’invite au rang des curiosités, des œuvres ambitieuses dont le fort impact (si rare dans le paysage) ne laisse forcément pas indifférent. Si le film se revendique explicite, il ne succombe jamais à la surenchère (comme je le disais plus haut), et c’est plutôt à mettre à son crédit. Reste que l’écriture finit par tourner à vide vers la fin, dommage.

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  3. Même s’il faut saluer cet essai de film de genre en France (et en plus un 1er film), il y a aussi quelques partis pris qui m’ont sorti de cette histoire pour le moins originale. J’aime bien par exemple la dernière séquence avec Laurent Lucas. Sur le même sujet, je préfère « We are what we are » et cette hallucinante dernière scène qui m’a glacé le sang.

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  4. Film de genreS me semble-t-il, c’est ce qui le distingue d’ailleurs du tout-venant à l’intérêt plus limité. « Grave » vaut le coup d’œil malgré toutes les imperfections détaillées plus haut, et je devine que tu en partages certaines. Je ne suis pas trop fan de cette pirouette finale, un peu comme si Ducournau cherchait à faire la maligne une dernière fois. Si son film garde une certaine maîtrise dans ses effets gores ou chocs, il pêche parfois par excès, rajoutant des scènes là où elle ne se justifiaient pas nécessairement.

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  5. Le premier film de genre majeur du cinéma français depuis Martyrs. Un campus movie (la scène citée sur le pisser debout convient parfaitement à ce genre où la comédie est souvent reine) qui s’immisse dans l’horreur avec sobriété. Ce n’est pas non plus un film trash ce qui le rend plus accessible que Martyrs aux yeux d-un public français qui a souvent du mal à comprendre que le cinéma d’horreur ne se résume pas à l’Amérique. Ce film est également la preuve que l’on peut faire du bon cinéma d’horreur (même si il n’est pas que ça) en France. Encore faut il le financer.

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    • Très franchement, je n’ai pas trouvé l’aspect comédie très inspiré dans le film. Je n’avais pas vu la scène sur le toit comme une scène comique (en tous les cas elle ne m’a pas arraché le moindre sourire), et les quelques tentatives dans cette veine (la fille aux toilettes qui conseille de mettre deux doigts, le vieux qui fait rouler son dentier,… ) tombent pour l’essentiel à plat.
      Je te rejoins par contre sur le côté relativement sobre du film qui aspire à ne pas se laisser enfermer dans la case de l’horreur crasse. Julia Ducournau, scénariste de formation (elle a travaillé notamment sur le très intrigant « ni le ciel, ni la terre » de Clément Cogitore), ne manque pas de bonnes idées qu’elle parvient parfois à traduire dans une mise efficiente. Le succès tardif du film (présenté il y a près d’un an déjà à Cannes) l’aidera j’espère à nous montrer qu’elle peut encore mieux faire.

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      • Perso j’ai beaucoup ri et m’a fait penser à la fac ou à des soirées. Tous les exemples que tu cites sont pinces sans rire avant tout,, ce n’est pas la grosse marade non plus.

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  6. Je trouvais l’affiche sympa. Un rien énigmatique mais qui m’aurait donné envie de rentrer dans la salle pour voir qu’est-ce qu’il pouvait y avoir de Grave dans ce film.

    Ta chronique m’a convaincu. Je n’aurai peut-être pas l’occasion d’y aller, mais j’ai maintenant foutrement envie… Avec ses défauts, certes, mais laisser ces « poils dépasser du slip »… j’adore (l’image)…

    Et puis, Cronenberg, même si je n’ai pas tout suivi, c’est quand même Chromosome 3 !

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    • Je me doutais que cette pilosité te ferait dresser les cornes sur la tête.
      Et puis faut avouer que les histoires où les végétariennes s’en mettent plein le steak, ça vaut le jus.
      Faute de Cronenberg, tu pourras toujours te rabattre sur la Kronenbourg, et toi aussi apprendre à faire pipi debout. 😉

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