CREEPY

La porte à côté

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« Les futures victimes s’approchent de la maison et l’homme entre pour voir s’il y a quelqu’un. Au moment où il demande « il n’y a personne ? » un type surgit, l’assomme et referme la porte. Je me suis demandé « qu’est-ce que c’est que ce truc ? »

Kiyoshi Kurosawa à propos d’une séquence de « Texas Chainsaw Massacre » in  Mon effroyable histoire du cinéma, 2008

Une belle photo de famille envahit l’écran : la femme cramponnée au volant, une ado assise à la place du mort, le mari à l’arrière avec le gros chien, et puis il y a ce type à côté de lui… un oncle ? un ami ? un cousin ? Quoi qu’il en soit, on ne sait pas très bien où ils s’en vont comme ça. Tout bien réfléchi, tout ceci paraît quand même drôlement étrange, pour ne pas dire louche. Encore une de ces intrigues « Creepy » dans lesquelles le réalisateur Kiyoshi Kurosawa est passé maître depuis longtemps.

Après quelques essais dans le registre rose de la Nikkatsu, le réalisateur nippon s’était fait connaître à l’international en faisant une « Cure » plutôt insolite. Un flic y enquêtait sur des meurtres en série commis par un assassin sans nom doué d’un étonnant pouvoir hypnotique. Quelques temps après, il frappe à nouveau les esprits avec « Charisma », une histoire d’arbre décati et de maladie étrange qui commençait par une prise d’otages tournant au massacre sous le regard impuissant d’un autre héros policier (interprété par le même acteur). Vingt ans plus tard, Kurosawa semble revenir à cette veine polar en croisant ses primes effluves puisqu’il met derechef son personnage pivot interprété par Hidetoshi Nishijima aux prises avec un tueur particulièrement vicieux. Pour se remettre de ses émotions, l’inspecteur Takakura choisit (à l’instar de l’écrivaine du « Loft » dans lequel jouait ce même acteur) de se mettre au vert, de prendre ses distances avec cette ville en ébullition, où le meurtre semble être monnaie courante. « La tranquillité, c’est le rêve » se dit-il alors qu’il emménage dans sa nouvelle maison des faubourgs d’Inagi. Connaissant les accointances de Kurosawa pour les ambiances troubles et angoissantes, il y a de bonnes chances néanmoins pour que cette prise de distance ne soit pas de tout repos. Où qu’ils aillent, les personnages de ses films sont toujours poursuivis par une brise suspecte, une sorte de vent mauvais qui agite les rideaux derrière lesquels se dissimulent parfois des visiteurs venus de l’autre rive.

Le Mal est comme une matière éthérée pour lui, qui se faufile dans les interstices, s’évapore à la première occasion. Les barreaux qui interdisent l’accès aux fenêtres de la salle d’interrogatoire ne retiendront en effet pas bien longtemps un suspect accusé du meurtre de huit personnes. Et même si ce dernier est finalement neutralisé par les armes, quelque chose de malsain a fini par fuiter dans la ville. Reste à savoir comment identifier un tueur en série. « La plupart d’entre eux sont très sympathiques » dit en expert l’ex-inspecteur Takakura pour mieux rassurer sa femme Yasuko qui trouve le comportement de son nouveau voisin plutôt bizarre. Pour faire société, Il faut savoir aller vers les autres. En tous cas, c’est ce que semble croire ce jeune couple fraîchement installé qui prend la peine de faire le tour du voisinage afin de se faire connaître. « D’abord ils se méfieront car ils ont peur » dit en substance le quatrième passager de la voiture décrite un peu plus haut. La peur est peut-être une de ces éléments volatiles qui contaminent l’air des films de Kurosawa, contribuant à cloisonner les gens derrière leur porte d’entrée, un mal contre lequel les criminologues de l’université Toraku cherchent un remède.

Rayé des listes de la brigade criminelle Koichi Takakura s’est donc trouvé une nouvelle chaire et, de fait, il n’en a pas totalement fini avec les scènes de crime. Il les décortique désormais devant une assemblée d’étudiants avides de détails sordides. « Tout est plus impressionnant aux Etats-Unis » leur confie-t-il amusé. Très marqué par le style abrasif de Tobe Hooper, il reproduit alors une scène de « Massacre à la tronçonneuse » quasi à l’identique (à quelques ustensiles près, histoire de conserver le suspense), avec maison encombrée, clôture et porte métallique compensant l’absence éventuelle de crochet de boucher. Le réalisateur n’en a donc pas fini avec ses terreurs ancestrales, et c’est tant mieux. Elles le poursuivent jusque dans cette banlieue pavillonnaire, dans les arrière-cours à l’abri des regards, dans les jardins mal entretenus de ces résidences dortoirs. Kurosawa y exhume des « cold case », comme cette histoire de disparitions étranges remontant six ans en arrière, dont le seul témoin est étrangement frappé d’amnésie, comme si les cadavres de « Cure » rampaient encore. Si l’horrible vérité se manifeste à la faveur d’un rai de lumière provenant d’une fenêtre, elle n’en est pas moins consubstantielle à une forme de malaise, voire de mal-être qui ronge la société.

A en croire Kurosawa, la cellule familiale n’y est pas à la fête, mise en péril par les nouveaux modes de vie. Koichi disparaît chaque jour vers la ville pour n’en revenir qu’à la nuit tombée, tel un fantôme qui n’aurait plus qu’à mettre les pieds sous la table. Yasuko, elle, reste seule, abandonnée à sa cuisine en compagnie de Max, gros toutou bien facile à amadouer. « C’est dur pour tout le monde » se défend Koichi devant une Yasuko de plus en plus isolée. La dépression qui semble l’atteindre n’est peut-être alors pas uniquement le fait de l’emprise d’une drogue qui lui aurait été inoculée, mais une réaction à ce changement de vie imposé par son mari. « Un fossé se creuse quelque part entre le mari et la femme » admet le réalisateur dans Mad Movies, une faille qu’il va exploiter jusqu’à la dernière larme. Le portrait de famille idéal artificiellement composé par le principal coupable aux mains propres n’est donc que pure imposture, une absolue mystification dont on ne s’affranchira que par un cri, dont on ne sait s’il est de soulagement ou de douleur, mais que le malicieux Kurosawa parvient à faire résonner dans nos esprits bien après la fin du générique.

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15 réflexions sur “CREEPY

  1. Tu sais que j’apprécie le film, même si « Creepy » n’est pas mon Kurosawa préféré. J’avais beaucoup aimé « Vers l’autre rive » et j’attends aussi avec impatience son film de SF prévu pour la fin d’année.

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    • Comme je le note à l’adresse de Strum, je pense en effet que « Creepy » n’a pas l’aura magnétique que d’autres de ses films peuvent dégager. Néanmoins, en effet, il ne manque pas d’atouts majeurs.

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  2. Voilà un cinéaste dont je n’ai toujours pas découvert le moindre film pour toutes sortes de motifs plus ou moins excusables. Il faut vraiment que je m’y mette et ce Creepy pourrait m’en donner l’occasion. Je te lirai ensuite !

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    • Je comprends tout à fait car j’ai moi-même fait l’impasse sur de nombreux cinéastes actuels, faute de temps sans doute.
      Si « Creepy » ne manque pas de qualité, je dirais malgré tout qu’il n’offre pas nécessairement un reflet complet de la manière Kurosawa. C’est paradoxalement un de ses films les plus accessibles, peut-être les plus académiques aussi (peut-être parce qu’il s’agit d’une commande). Mieux vaut peut-être reprendre ses œuvres de « jeunesse » et voir « Creepy » ensuite, histoire de comparer.

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  3. Les barreaux qui interdissent

    Oui ok, les barreaux qui bougent pas, les rideaux qui bougent, le gentil toutou, la femme à la cuisine, l’ado en chaussettes et le tueur aux mains propres… mais y’a quand même une méchante baisse de régime d’une demi-heure où on s’assoupit copieux.

    Par contre le cri final… oui on a tout le temps de se demander ce qu’il signifie. Pour une fois qu’il la prend dans ses bras le Taka, ses tympans ne lui disent pas merci !

    SHOKUZAI forever !!!

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  4. Il faudrait que je découvre un peu pluss le réalisateur en profondeur, hisstoire de pousssser un cri interminable. Cela fait longtempss que … tout comme massssacre à la tronçonneusse que j’ai toujourss pass vu…

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  5. Bonjour Princécranoir, je ne suis pas prête d’oublier le visage de Nishino, tour à tour grimaçant et souriant.Et son antre. Le personnage de Mio est aussi très intéressant: victime et complice en même temps. Bonne journée.

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      • En effet, la jeune Mio est vraiment un pion intriguant de cette sordide machination. Dans son costume de collégienne nippone revenant de l’école par le train, elle incarne à sa manière un des aspect de la vie familiale japonaise qui, il me semble, est le point de focalisation de ce film.
        Quant au voisin Nishino, son apparition à l’écran ne peut que susciter le malaise.

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  6. Que m’arrive-t-il ? Pourquoi tant de désaccords ces temps-ci entre nos appréciations ? Priiiiince !

    Si Creepy n’est pas mauvais, il est quand même à mes yeux bien raté. La première partie est sans défaut apparent (première séquence même plutôt pas mal traitée avec un p’tit effet de surprise assez bien maîtrisé dès les trois premiers plans) mais qu’elle est longue cette mise en place ! Ensuite, c’est tout ce polar soit-disant psychologique qui ne tient pas debout et auquel je ne crois pas. Et il y a plus d’un argument pour me faire sortir du film. Ainsi, le prétexte de cette drogue qui laisse dans un entre-deux « j’obéis / j’obéis pas » bien commode…. Les comportements imbéciles de ces flics qui se déchaussent pour visiter le grand suspect de l’affaire… Des personnages qui ne servent à rien comme cette fille d’abord interrogée au début de l’enquête… Ces cours à la fac sur le génie criminel d’une faiblesse totale…

    Ce qui me plaît en revanche c’est le thème traité, cette confiance dans le couple qui disparaît progressivement au fur et à mesure que l’isolement de la femme se fait sentir, ainsi que l’absence de communication qui va de pair et auquel semble attaché le réalisateur.

    Bon, ces désaccords ne doivent pas pour autant gêner notre bon voisinage n’est-ce pas ? Et puis, i se peut que la prochaine fois, je vienne avec des chocolats (peut-être pas ceux à 1000 yens l’unité mais artisanaux je le garantis !)…

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    • Nous discordons et c’est tant mieux. Il est vrai que tous ces éléments que tu rapportes rendent ce polar bien étrange. Mais ils me semblent pourtant tout à fait symptomatiques du style Kurosawa pour qui la logique cartésienne ou la vraisemblance ne sont pas des éléments primordiaux. J’aime ce réalisateur quand il m’emmène sur des chemins écartés, là où poussent les adventices dans les venelles étroites des banlieues dortoirs de la mégalopole.
      Tu as parfaitement saisi le cœur du propos de ce film qui travaille la question du couple moderne japonais, et la condition toujours aussi ingrate de l’épouse.
      Et même si tu n’as que peu goûté ce « Creepy », je ne refuserai pas pour autant les chocolats. 😉

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