Pentagon Papers

Balance ton scoop

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« Toutes les grandes vérités commencent par être des blasphèmes. »

George Bernard Shaw, Annajanska, 1917

Le ciel s’assombrit. « Democacy dies in darkness » dit le nouveau slogan du Washington Post. Aux Etats-Unis, depuis que le nouveau président a érigé en principe électoral le concept de post-vérité, rien ne va plus pour les dénicheurs de scandales. Face à ce constat inquiétant, ce grand humaniste qu’est Steven Spielberg, stakhanoviste de la caméra s’il en est, ne pouvait renoncer à mettre en chantier « Pentagon Papers » la même année que « Ready Player One », car le temps est compté avant que d’autres ne choisissent d’imprimer la légende.

Pour éclairer le présent, ce grand conteur qu’est Spielberg choisit comme souvent d’ouvrir son grand livre d’Histoire. Après l’esclavage, la Guerre de Sécession, les deux guerres mondiales et bien sûr la Shoah, c’est au douloureux chapitre du Viêt-Nam qu’il arrête sa machine à remonter le temps, auprès de ces milliers de jeunes américains si loin de chez eux pris dans une lutte qui leur échappe, sacrifiés au nom du bras de fer Est-Ouest qu’au moins quatre présidents successifs refusaient de perdre, qu’ils soient d’un bord ou de l’autre de l’échiquier politique. C’est donc dans une sombre jungle où la menace bruisse tous azimuts qu’il plonge ces nouveaux « soldats Ryan », pour une entrée en matière percutante préfigurant d’autres passes d’armes à venir. En effet, le constat sur le terrain est terrible, mais le discours à la presse est tout autre.

Steven Spielberg, comme lorsqu’il revenait dans « Lincoln » sur l’abolition de l’esclavage, raconte l’histoire d’un texte qui contribua à accélérer le processus conduisant à la fin de la guerre. Mais pour qu’éclate la vérité aux yeux de l’opinion, il aura fallu en passer par des dilemmes éthiques, vaincre les réticences politiques et passer outre les barrières institutionnelles. Pour que le rapport top secret du Secrétaire de la Défense McNamara (incarné dans un mimétisme troublant par Bruce Greenwood) atteigne les colonnes de la presse, il aura fallu passer les points de contrôle, faire chauffer les photocopieuses, digéré des milliers de pages plus édifiantes les unes que les autres. Spielberg, immédiatement sur le pont, en fait son miel à travers un traitement haletant digne des grands films d’espions, sur la trace de ces « Hommes du Président » en avance sur l’horaire.

A cette fuite à la source s’ajoutent les ennuis à la publication, la chasse à l’informateur, la course au scoop. Entre le « Post » de Washington (qui donne son titre original au film) dirigé par un Tom Hanks meneur d’hommes à la voix rauque, et le « Times » de New York sur lequel veille un Michael Stuhlbarg physiquement étonnant, la concurrence fait rage et tous les moyens sont bons pour tenter d’avoir une longueur d’avance sur l’autre. Dans la salle de rédaction reconstituée dans les moindres détails (une véritable « machine à remonter le temps » dit le réalisateur), Bradlee interprété par Hanks peut s’en remettre à l’efficacité de son limer maison Ben Bagdikian (fouineur digne de Saul Goodman confié à Bob Odenkirk).

Aujourd’hui plus encore qu’hier, on sait très bien que la vérité ne fait plus évènement, qu’à ces « papers » d’autres ont succédé charriant leur lot de scandales et de corruption. Spielberg le sait, d’autant plus que l’art du cinéma est de raconter les faits à sa sauce. Mais peut-être est-ce parce que lui-même choisit de s’exprimer par le prisme de la fiction que son message trouvera finalement son chemin auprès du public. Pour ce faire, il met les formes, rivalise de virtuosité et use de tout son brio au service d’un récit aux tenants parfois complexes. « Je venais de sortir d’un film avec plein d’effets spéciaux très compliqués. D’un coup je me suis senti libre. » explique le réalisateur qui prend bien soin de ne jamais rendre ennuyeuses les manœuvres journalistiques ni les négociations politico-financières qui entourent ce grand scandale révélé au tout début des années soixante-dix par les grands journaux de la côte Est. Il y parvient en s’immisçant dans un parcours singulier qui, dans l’urgence éditoriale, va faire avancer les lignes.

« Presque tous les hommes peuvent faire face à l’adversité ; mais si vous voulez tester la capacité de quelqu’un, donnez-lui le pouvoir. » disait l’immense Abe Lincoln. Plutôt qu’un homme, c’est une femme que le remarquable scénario concocté par Liz Hannah place dans la difficulté, une des rares à l’époque à se retrouver aux responsabilités, à être décisionnaire du lancement des rotatives. Spielberg choisit de sortir Kay Graham de l’obscurité. Le choix de l’immense Meryl Streep, ne serait-ce que par les positions qu’elle défend en dehors des plateaux de tournage, tombe sous le sens pour incarner l’héritière malgré elle du Washington Post. Sous ses dehors de grande bourgeoise, elle représente toutes ces femmes qui, indépendamment de leur condition sociale, n’ont jusqu’alors jamais vraiment pris leur place dans un monde dirigé par les hommes.

A travers elle, ce sont les épouses discrètes, les secrétaires, les intendantes et même sa petite-fille (qui attend sagement que Bradlee lui rende son ballon) qui veulent briser leur statut de potiche, aspirent à rejoindre le premier rang de la société. Kay est une femme qui, malgré la pression des investisseurs et le dilemme né de ses amitiés politiques, choisit de quitter la réserve tranquille des salons pour rejoindre le tumulte des salles de rédaction, de se mettre en danger non sans le soutien indéfectible et rageur d’un rédacteur en chef qui entend ne rien lâcher. Plus que le triomphe de la vérité, c’est la juste cause féministe que Spielberg choisit d’accompagner à travers ce grand film, pas celle des aboyeuses de service mais bien toutes celles « qui n’osent pas encore parler » comme il le dit lui-même. En une scène puissamment éloquente, un acmé de tension suspendue au bout du fil, Spielberg montre comment la parole se libère, dans les larmes et peu importent les conséquences. Un petit mot pour Kay, un pas de géant pour l’émancipation de la femme, et en même temps un « signal d’alarme » pour éviter que la démocratie ne s’éteigne sous un tonnerre d’applaudissements.

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14 réflexions sur “Pentagon Papers

  1. Ah au fait… j’oubliais… il ne sera jamais trop tard pour voir un GRAND film.
    Steven Meryl Tom (et Michael Stuhlbarg too) sont grands.
    Et enfin un film où les filles sont pas de la bidoche…

    J’en ai vu un aujourd’hui à vomir…
    les filles sont de la barbaque.
    Sauras tu deviner lequel ?
    (Indice : avec un acteur à chier par les trous de nez..).

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  2. Il n’y a pas que Jeremy Renner dans la vie. Il y a Jason Statham, Gérard Butler, Sam Worthington (qui progresse contrairement aux 2 indécrottables) et…

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  3. Un film important et malheureusement très actuel au vue des réactions de certains dirigeants dès qu’on ose dénoncer leurs magouilles. On en a bien la grande démonstration en France depuis un bon mois. Sans compter l’aspect féministe avec cette femme aux commandes qui prend de plus de place au risque de frustrer certains hommes un peu trop puissants. En dix ans, Meryl Streep méritait pour la première fois sa nomination aux oscars. Pour le reste, Tom Hanks est top.

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    • Je suis bien d’accord sur ce Spielberg d’excellente facture. Même s’il s’arrange quelque peu avec la vérité (oubliant il me semble la part d’ombre de Kay Graham), il utilise son art du storytelling pour prendre à bras le corps nos grands sujets de société actuels en les passant au filtre de l’Histoire de son pays. Il a aussi le chic pour tirer le meilleur de ses interprètes : effectivement Tom Hanks est très bon, comme dans les autres films de Spielberg, et comme l’étaient Cruise, Di Caprio, Neeson ou Dreyfuss qui trouvèrent avec lui parmi leurs meilleurs rôles à l’écran.

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  4. Pour une fois que Spielberg s’attaque à un sujet historique sans trop se rater et même en faisant un excellent film, intelligent, divertissant et en parfait raccord avec notre actualité.

    Un des meilleurs films de l’année à mes yeux.

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  5. Pour le casting et pour le sujet, un film que j’aimerais bien découvrir. On en a pas beaucoup parler lors de sa promo je trouve, ça me surprends mais je vais guetter son passage à la télévision 🙂

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    • Un film de Spielberg fait toujours un peu évènement tout de même, mais il est vrai que « Ready Player One » sorti quelques mois après a mobilisé un plus large public. Sans doute se sent-il davantage concerné par les mondes virtuels que par l’expression de la vérité.

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