Le CHANT du LOUP

A la trace

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« Allo… Dimitri ? (…) Vous vous rappelez ce qu’on a dit en cas de problème avec la bombe ? La bombe, Dimitri. La bombe à hydrogène. »

Peter Sellers in « Doctor Strangelove », Stanley Kubrick, 1964

En surface, rien n’y paraît. Mais plusieurs dizaines de mètres sous les eaux, ça remue, ça vibre, ça résonne. C’est en-dessous, dissimulée dans les profondeurs océaniques, qu’est tapie notre force de dissuasion. Invisible et silencieuse, elle porte la mort. Antonin Baudry, qui a jadis navigué au sein du « Quai d’Orsay », s’y connaît en prédateurs sous-marins. Toujours à l’écoute du bruit du monde, cette fois il traque « le chant du loup ». Aidé de la fine fleur de la Marine Nationale, il filme en immersion ces soldats inconnus qui, pour que nous vivions heureux, vivent cachés.

« Nous dormons dans nos lits d’un sommeil profond parce que dehors, dans la nuit, des hommes sont prêts à faire violence à ceux qui veulent nous nuire. » Plus encore que la citation d’Aristote qui s’inscrit en préambule, cette belle phrase (attribuée à Churchill, puis à Orwell, avant qu’elle ne se dilue dans l’anonymat) a peut-être inspiré Antonin Baudry dans sa conception du « chant du loup ». Si son film de sous-marins répond aux stimuli classiques du genre (suspense, action, professionnalisme et même un peu d’amour), il semble aussi commandé par une certaine idée de l’Etat, à travers une arme stratégique à laquelle on voudrait ne jamais avoir recours. « Il est difficile de ne pas être sensible à l’héroïsme de personnes invisibles, qui font des choses dont personnes ne saura jamais rien et qui risquent leur vie pour cela. Cet héroïsme qui ne vise aucune reconnaissance me touche profondément. » déclare celui qui, dans une autre vie, exerça au cabinet d’un Premier Ministre, une carrière de diplomate qui lui a ouvert les yeux sur les règles du jeu dangereux qui gouverne le monde.

Son curriculum vitae lui a peut-être aussi ouvert les portes du CIRA (le Centre d’Interprétation et de Reconnaissance Accoustique), la grande oreille de la Marine française, principale alliée d’une amirauté qu’il remet aux bons soins de Mathieu Kassovitz. Le trublion du cinéma français, réputé pour n’avoir pas toujours sa langue dans sa poche, incarne ici la loi et l’ordre, amiral intraitable en charge de la gestion de la flotte de sous-marins d’attaque et lanceurs d’engins. A cette tête d’affiche rompue à l’exercice du film en uniforme, le réalisateur dégaine deux autres légendes du tiroir de son bureau, Omar Sy et Reda Kateb, deux pointures habituées à l’international (l’un aperçu sur « Zero Dark Thirty », l’autre quelque part dans le « Jurassic World »), qu’il ne se prive pas pour installer aux postes stratégiques. Baudry regarde ces hommes plonger, les réunit au poste central d’opérations, espace étriqué où l’on se frôle souvent, on se soutient, on se fait confiance. Parfois aussi on se renifle, on se défie et il arrive même que l’on se torpille.

Mais plus que les pachas aux postes de commandement, c’est surtout « l’oreille d’or » qui l’intéresse, l’être le plus sensible à bord, pièce maîtresse vers laquelle tous les regards se tournent dans le ventre du Léviathan qui navigue à tâtons. Faute d’avoir des yeux, il faut s’en remettre à ses oreilles, et c’est peu dire que le sous-marinier Chantraide a l’ouïe fine. Baudry compte sur François Civil, jeune acteur promis sans doute à une carrière brillante, pour être le moteur de son scénario à suspense, pour être notre « assurance vie » dans ce monde de sourds. Le réalisateur lui fait porter le poids du doute autant que le sens du devoir, en fait son cœur de réacteur, expert à fleur de peau naturellement attiré par les abysses océaniques, qu’ils se situent dans l’Atlantique ou dans les yeux de Paula Beer.

A l’heure des réseaux terroristes, de la guerre économique et électronique, Antonin Baudry veut croire encore que le danger ultime vient de l’atome, et il faut bien avouer que la pléiade de submersibles qui se promènent de par le monde en transportant dans leurs entrailles de quoi tous nous anéantir n’a rien de rassurant. A l’affût du moindre froissement dans les accords diplomatiques, il se dirige sur le premier point chaud qui vient à l’esprit, espace de cristallisation des tensions internationales actuelles : la Syrie. C’est là qu’il nous donne rendez-vous pour un baptême de plongée, tout près des côtes sensibles, pour une mission de récupération d’un commando de marine en opération. Invisibles, eux-aussi tentent de l’être dans leur tenue de camouflage. Mais l’humain est faillible, il laisse des traces. C’est dans ce compartiment qu’Antonin Baudry se montre assurément le plus inventif.

Dans le brouillard du jargon de bord, où les ordres fusent et les marins s’agitent, il filme des instants suspendus, des souffles retenus devant des sillons de pixels anxiogènes, de fins filets suspects, plus ou moins épais, véritables empreintes électroniques qui signent chaque présence potentiellement hostile, susceptibles de s’effacer à tout moment des écrans radar, diluées dans la « mer jolie ». Il les accompagne d’un monde de sons, nappes de plaintes étranges qui s’enrobent d’un cortège de crépitements sinistres tout droit émis par quelque vaisseau fantôme rôdant dans les hauts fonds. Malgré un attachement forcené au réalisme des situations de bord (qu’il filme de manière quasi-documentaire, embedded comme peuvent l’être aussi les films de Frédéric Schoendoerffer), un courant surnaturel semble parfois croiser la trajectoire de son récit, pulsé par les facultés hors norme du personnage principal (sorte de Daredevil des abysses) et bien sûr le mystère qui nimbe cet écho à quatre pales.

En dépit de quelques situations un peu grosses à avaler, et peu importe l’escalade dramatique un tantinet exubérante, « le chant du loup » rejoint ici un « Point Limite » que nous n’avions pas revu depuis les heures critiques de la Guerre Froide. Sans craindre la comparaison avec ses modèles américains, il tutoie le meilleur du genre. Antonin Baudry y ménage même un espace poétique, celui de ces hommes libres qui toujours chériront la mer.

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34 réflexions sur “Le CHANT du LOUP

  1. Une tension à couper au couteau dès le départ avec la bombe à hydrogène ! Une analyse magistralement menée et qui restitue avec brio une atmosphère anxiogène, c’est le mot juste, avec cette mort tapie dans les profondeurs abyssales qui n’attend que son heure, cette armée de petites mains sans gloire puisque invisibles anonymes qui s’activent dans le secret. Un suspens opaque, dense à couper le souffle, un climat sombre, menaçant, insaisissable qui fait froid dans le dos. Brillant !
    Pour changer, je n’ai pas vu « le chant du loup », mais votre critique est toujours aussi savoureuse. Merci Princecranoir.

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    • Impressionnante interprétation du film !
      La tension est en effet palpable dès le début, situation où nous plongeons in medias res. Par contre le péril nucléaire n’intervient pas tout de suite, ma référence au Docteur Folamour n’est que l’illustration humoristique de la situation. Pour le reste, tout est à sa place, y compris la présence fantomatique d’une menace sous-marine. S’ajoute la présence de cette « oreille » indispensable qui traduit dans un lexique très imagé les bruits qui sont transmis par la mer (les militaires appellent ça « des critères psycho-accoustiques »), sous forme de « galop de cheval », « froissement d’étoffe », voire « tondeuse à l’envers » pour ce qui est du décollage d’un hélicoptère ! La touche poétique vient agrémenter la gravité de la situation d’une poésie assez inattendue je dois dire.
      Merci encore pour le joli compliment, et j’espère que vous aurez l’occasion de plonger à votre tour afin de vérifier si, « dans le fond », j’ai raison sur mon analyse de la situation. 😉

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      • Princecranoir, c’est votre critique qui est impressionnante je vous l’assure! Sinon, si je plonge dans ce fond, vous le saurez puisque je reviendrai en débattre si je ne suis pas pulvérisée par la bombe (sourire). Merci de votre généreux retour et belle soirée à vous.

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  2. Une très belle critique pour un film qui a tout pour me plaire. Mon père a été sous marinier (sous marin classique et nucléaire). C’est un sujet qui a une résonance particulière chez moi. Je trouve courageux qu’un cinéaste français ose aborder cette thématique. C’est suffisamment rare pour le souligner. Merci à toi pour ce partage 🙂

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    • Dans ce cas, je t’invite vigoureusement à le voir car le réalisateur a tout fait pour respecter à l’écran l’ensemble des procédures et le jargon employé à bord. J’ai moi-même un ami qui a fait 15 ans dans un SNA, et je dois avouer que ce que j’ai vu à l’écran correspond en tout point à ce qu’il me racontait (enfin, ce qu’il pouvait me raconter) de son expérience (y compris la remarque sur l’ordinateur en panne, « on est en France » comme dirait le commandant de bord).
      Même si j’ai trouvé quelques éléments un peu outrés, une situation qui dégénère et qui me semble rocambolesque, c’est dramatiquement tellement bien scénarisé que ça passe comme une fleur. Même le ronronnement patriotique à la gloire de nos marins finit par se diluer dans le bruit du sonar. 🙂

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      • Pas encore totalement sénile, Seydoux s’est tout de même assuré d’avoir Omar Sy et Kassovitz pour vendre le film à l’international. Et puis c’est le scénariste de « Quai d’Orsay » qui lui a présenté le script. J’espère que le film fonctionne en salle car il le mérite.

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  3. Un sous marin russe n’a pas 4 pales…
    Ce film m’a emballée de bout en bout (sauf la romance à la noix qui n’a aucun intérêt).
    Quelle belle surprise !!! Je dirais même plus, une surprise surprenante.

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    • Comme tu dis, c’est curieux, pourtant c’est sûr, ce n’est pas du biologique…
      Prenant en effet. Quant à Paula Beer, même si son rôle n’est là que pour adoucir ce monde d’hommes sans femme, pour ses beaux yeux je pardonne tout. 😉

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    • Je ne te le fais pas dire, et c’est même une récidive (« il nous donne rendez-vous… ») qui m’a perturbé à la relecture.
      Après avoir tourné la formule plusieurs fois dans ma tête (mais pas trop longtemps quand même, pas que ça à faire), j’ai décidé de laisser comme c’est venu, peur d’alourdir. Et comme ça, je me sens soudain moins seul. 🙂

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  4. ‘C’est nous les gars de la Marine,
    Quand on est dans les Cols Bleus,
    On a jamais froid aux yeux.’

    Ceci étant dit je vais aller le voir sous très peu, ici à Toulon les sm passent quasi sous mes fenêtres 2 jours sur 4, l’heure est venue d’embarquer. -)

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  5. J’ai été emporté tout autant et même davantage car tout m’a paru crédible ! Bonne surprise donc.

    Je m’attendais en revanche à ce qu’il y ait une femme à bord puisque, je crois bien, un règlement assez récent les autorise désormais à intégrer pareil équipage.

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  6. Pingback: [Rétrospective 2019/1] Le tableau étoilé des films de Février par la #TeamTopMensuel – Les nuits du chasseur de films

  7. Bonjour Princécranoir, je suis d’accord avec ton billet et avec Pascale: j’ai été captivée de bout en bout, sauf quand Chantraide rencontre la petite librairie. Mon ami a cru qu’elle pourrait être une espionne et puis non. Bonne journée.

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  8. Un excellent premier film qui maintient sa tension de bout en bout avec un suspense de haute volée. Le casting est bon, la réalisation efficace et le film transpire d’ambitions (ce qui n’est pas vraiment le cas de films français aussi chers, n’est-ce pas Nicky Larson ?). Seul bémol : le personnage de Paula Beer ne sert absolument à rien car même l’élément qui peut justifier sa présence aurait pu être justifié autrement.

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    • Vous êtes tous si durs avec « Prairie », elle est l’indispensable élément poétique du film. Absente à bord, jamais elle ne quitte l’esprit de « chaussette », autre petit nom qui ajoute une note tribale, quasi-shamanique à cette « l’oreille d’or », lui-même une sorte d’éclaireur indien de quelque western sous-marin, qui nous rappelle que ces natifs américains étaient eux-mêmes experts dans l’interprétation du langage non verbal. Et puis, il y a cette très belle cette scène d’amour où il pose son oreille sur la poitrine de la jeune femme, son doigt sur la jugulaire, pour mieux entendre la musique de son être, son ronronnement intérieur. Tout cela apporte un joli plus au film, si important que dans le cours du récit il… ne sert à rien, je suis bien d’accord avec toi. 😉

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  9. Bonsoir mon Prince,
    Merci pour cette belle analyse. Je m’attendais à ce que tu ais la torpille plus explosive concernant ce film.😁 Je souscris complètement à ta critique et aux différents avis des intervenants.
    C’est un film à flux acoustique. Il est très bien mise en scène dans l’interprétation, dans la gestion des espaces, la thématique, le suspense distillé. Même quand il s’agit du secret défense, l’1des sens humain, l’analyse de l’homme est indispensable au delà de la technologie. Pour autant, est-ce suffisant pour évaluer les origines et la complexité du danger ?
    Le traitement du lien entre le militaire et la procédure a été envisage sous un angle intéressant dans l’aspect faillible de la gestion de la crise. L’humain n’est plus forcément maître de la raison face à une règle qu’il a lui même édictée car sous son application méthodologique, elle devient implacable, voire irréversible et destructrice.

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    • C’est précisément parce qu’elle a été conçue en tant que tel qu’elle intéresse le scénariste Baudry, elle enclenche alors un mécanisme dramatique à fort taux de suspense parfait pour ce genre qui illustre des combats très abstraits. Ici, les « loups » finissent par se dévorer entre eux, et le père (l’amiral joué par Kassovitz) se voit contraint de tuer ses propres « enfants » (pour reprendre ses termes). Sous l’eau, la logique de guerre est finalement la même que sur le champ de bataille terrestre.
      Dis-moi, tu t’exprimes en jargon crypté maintenant ? Que veux dire ce « l’1des sens humain » ? 😉

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    • Merci 😊
      Mais plus que complet je dirais plutôt complémentaire. Tu mets à juste titre l’accent sur l’intelligence du scénario qui scrute le militaire, fait apparaître les failles dans le protocole pourtant solide, aussi solide et imperméable que peut l’être la coque d’un SNLE. Le vocabulaire participe aussi de la fascination qu’exerce cet environnement quasi futuriste (même si les ordinateurs sont parfois défaillants). Depuis Jules Verne, on sait que le monde sous-marin est vecteur de fantasmes, pas si éloigné des voyages intergalactiques. Pourquoi ne pas imaginer Le Chant du Loup dans un contexte SF ? seul hic et pas des moindres, le son ne se propage pas dans le vide spatial. Gageons qu’un bon scénariste comme Baudry saurait trouver une parade à cette contrainte 😉

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    • Bon film en effet, efficace et inattendu pour une production française. Le film est en général très bien reçu, et c’est vraiment une très bonne surprise. Je lui trouve néanmoins quelques défauts un peu gros, mais je reconnais avoir passé un très bon moment.

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