Le DAIM

Chacun pour sa peau

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« Ton sang chauffé d’un coup
Tu le sens cavaler
Te porter n’importe où
Te faire faire un peu tout, sans frein. »

Dominique A, pour la peau in « Auguri », 2001.

« Le Daim est donc mon premier film réaliste. Je sais que ça fait marrer les gens quand je le dis mais je le pense profondément. C’est la première fois que je me confronte à la réalité. Une histoire, des acteurs et c’est tout. »

Quentin Dupieux

Ah, « Le Daim » ! Noble animal qui peuple nos forêts, la robe fauve, de blanc tachetée quand vient l’été. Qui veut la peau du cervidé sacré ? C’est Quentin Dupieux pardi, Monsieur Oizo en personne, cinéaste hors-sol, à tendance migrateur, revenu se poser sur sa terre natale depuis maintenant une paire de films. Après un court passage « Au Poste ! », il prend la route des Pyrénées, chasseur d’images, d’espaces reculés, aux confins du sens commun. Il embarque avec lui une caméra, quelques acteurs, une veste à franges et de ce « Daim » il nous fait don.

Le huis-clos policier cède la place au grand air criminel, l’absurdité devient obsession. Quittant l’espace très cloisonné de « Au Poste ! », Dupieux part chercher en altitude ce vertige qui emplissait les grands espaces désertiques qu’il filmait jadis du côté de Los Angeles. La traduction française de cette ivresse californienne se révèle dans l’aspect suranné du décor, celui d’un territoire abandonné, d’un habitat figé, sinistre et déprimant. Comment qualifier autrement cet hôtel isolé que se choisit Georges, 44 ans, un type qui a largué les amarres (ou qui s’est fait larguer), parti pour s’inventer une nouvelle existence, pour d’autres aventures, pour mener à bien un nouveau « projet ».

Celui du réalisateur est d’abord d’ajouter un gros morceau de l’humour français à son tableau de chasse. Et pour ce faire, il a un plan. Après Poelvoorde, il convainc Jean Dujardin de le suivre dans ses extravagances, « je lui ai vendu mon truc et il a dit oui trois jours après » expliquait-il déjà aux Cahiers à la sortie de son film précédent. Il prend au passage Adèle Haenel qu’il colle derrière un comptoir, débauche Marie Bunel pour une panouille dans un bar, et quelques têtes plus ou moins familières croisées de-ci de-là sur petits ou grands écrans. Mais c’est bien chez le vieil Albert (Delpy) qu’il déniche la vedette de son film, obscur objet de désir, graal tant convoité de cette quête insensée : une veste en daim. « Pas un vêtement banal », c’est certain, aussi démodé que peut l’être la déco de la chambre dans laquelle Georges a élu domicile, aussi mal ajusté que peut l’être la raison chez cet homme qui perd les pédales. L’enfiler, c’est l’adopter. La mue est entamée, le brave Jean devient un inquiétant « Dujardaim », fier comme un bar tabac dans son costume d’aventurier d’un ridicule inestimable. L’exil prolongé de cet homme qui sillonne les grands axes autoroutiers, loin de son port d’attache, semble avoir effacé sa vie précédente. Tout semble désormais à réécrire.

On a beaucoup dit de Dupieux qu’avec son film « Réalité » il était parvenu au bout d’un système, lui-même reconnaissait qu’il « terminait un chapitre ». Laissant donc derrière lui tous ses films fous, ses délires pneumatiques incendiaires, ses histoires de flics où chacun cherche son chien, l’éclatante lumière californienne laisse place aux ténèbres pyrénéennes et il décide de filmer la folie à la manœuvre, et cette fois de plus réaliste manière. « Le Daim » ressemble à un film fait contre les autres, comme une escapade infidèle, une déclaration de rupture. La liberté retrouvée dans ce petit bled glauque du rural profond lui donne une nouvelle vigueur, « un style de malade », « une tuerie » s’exclame Georges en s’admirant dans son nouvel habit. C’est précisément ce qu’il s’apprête à faire, sans mettre aucuns freins à ses envies, qu’ils fussent moraux ou financiers.

Le basculement s’opère à la faveur d’un reflet dans la vitre de sa voiture, image déformée d’un homme qui soudain ne se reconnaît plus, un type mal dans sa peau qui aspire à devenir un autre. Sa vie d’avant, c’était du velours. Il lui faut désormais quelque chose de plus sauvage, de plus suédé, plus animal, voire plus saignant. « Le Daim » raconte l’histoire d’un homme en métamorphose (toute la panoplie y passe), qui s’inscrit dans une autre vie comme d’autres inventent un scénario. Avec ce personnage, Dupieux renoue avec le gamin qu’il était lorsqu’il montait ses petits films d’horreur entre potes, tournés à l’arrache dans les bois du coin. Le « deer hunter » sera son « empaleur », et la barmaid Denise sera son indispensable « monture », car la folie est contagieuse, et la solitude parfois se partage (« on pourrait être seuls à deux » dit-elle, « Seuls two » étaient aussi Eric et Ramzy les vieux complices de Quentin Dupieux).

Le « projet » du film devient alors le cinéma lui-même, par lequel le réalisateur se confond avec l’acteur, lui-même objet de l’histoire qui se tourne, et pour lequel le personnage fusionne avec le costume. Il y a dans cette nouvelle mise en abîme hallucinante, déjà largement éprouvée par Dupieux auparavant (« Réalité » était déjà un cri d’auteur totalement déboîté), l’émanation d’une éternelle recherche de singularité (la quête du blouson unique, du film unique, du « Non Film »), l’aveu d’une pulsion scopique déviante qui rejoint presque celle filmée par Michael Powell dans « le Voyeur ». Car « le Daim » du film ne vient pas seul, il s’accompagne d’une mini-caméra numérique, accessoire indispensable du psychopathe qui veut conserver de son œuvre un trophée, la trace visuelle et sonore de son acte glorieux, la preuve de l’accomplissement de sa quête. « Filme-moi, filme-moi ! » ordonne Georges en pleine excitation extatique à sa complice, comme si désormais sa survie ne dépendait que de l’inscription de son être sur une bande magnétique.

Quentin Dupieux aura mis moins d’une heure et demie pour atteindre ce paroxysme 100 % dingue, 0% acrylique. Concise, drôle et cruelle, la feuille de route qui emmène le spectateur aux franges du fantastique, sur les traces d’un fétichisme buñuelien, frappe en pleine tête sans pourtant jamais se la prendre. Je veux un Oscar pour ce tir.

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38 réflexions sur “Le DAIM

  1. C’est une comédie et non un thriller comme j’ai pu me l’imaginer! Je pensais à un « Contre-enquête » ou Dujardin est excellent avec un Laurent Lucas toujours décalé! Mais Daim, non, à lire ton article, ça me donne l’eau à la bouche car je suis vraiment curieux de le voir!

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    • C’est une comédie noire aux franges de la déraison. Dupieux se soucie peu du « réalisme » au sens où on l’entend ordinairement (ce type a quand même fait un film sur un pneu tueur en série !), son écriture est libre d’ajouter de l’incongru, du saugrenu, de l’improbable, voire de l’impensable si son désir d’auteur le mène dans cette direction. Certes il y a Dujardin, mais on est ici très loin de « Contre-enquête » ou encore de « la French » qui sont des polars sombres certes (je n’ai vu que le film de Mancuso) mais très classiques dans leur format. On est également éloigné de « OSS 117 » ou de « Brice ». « Le Daim » est atypique, d’ailleurs plus proche du film d’horreur, du slasher (genre très apprécié par Dupieux) que du polar ou de la comédie stricto sensu.

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  2. « c’est par le réel qu’on vit, c’est par l’idéal qu’on existe. Or, veut-on se rendre compte de la différence ! Les animaux vivent, l’homme existe ».
    Cette phrase de Victor Hugo résonne étrangement au regard du film de Dupieux.
    Georges n’est pas dans un réel escamotable selon le réalisateur. Comme tu l’écris, il se métamorphose dans sa réalité et celle des spectateurs que nous sommes.
    Il verse dans un égocentrisme psychopathique.
    Être unique, c’est se rapprocher de dieu. A le vouloir, il le devient. Alors tout est possible. Délire identificatoire qui sert de prétexte à une quête mortifere omnipotente. L’animal idéalisé pour démystifier l’innocence, balayer l’imagerie enfantine.
    Georges existait, il voulait vivre et il va mourir misérablement par la main de l’homme mais dans la peau d’une bête féroce, animée par sa fureur intérieure

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    • Attention, à n’en point trop dire sur le devenir de Georges !
      Cette phrase d’Hugo est bienvenue en effet, tandis que l’on voit le personnage epousait une cause animale. Mais c’est bien davantage le costume que la bête véritable que Dupieux vient filmer, dans son absurdité à franges ! Il fait d’un costume dérisoire un personnage de cinéma, évoquant la singularité, le super héros comme tu l’évoquais justement lors de notre debriefing du film. Dupieux préfère la voie du slasher (made in Italy), obsessionnel et compulsif comme peut l’être un ardent désir de cinéma !

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    • La dernière phrase s’adresse principalement à ceux qui ont vu Réalité. Dupieux c’est un monde à part. 😉
      Zappe à ton aise, et je ne te blâmerai pas d’aller chasser avec Mike dans les monts pennsylvaniens.

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  4. Ayant envie d’aller voir ce film, j’ai vu Steak la semaine dernière sur netflix et cela m’a bien plu. Du coup, j’ai été le voir hier et c’était très cool aussi. Un mélange de différentes choses toujours intéressant et génialement absurde avec un excellent duo d’acteurs. Au passage, on est d’accord qu’il y a un petit air de ressemblance entre Dujardin dans ce film et Malick ? 😉

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  5. Beaucoup aimé Le Daim – et pourtant, en dehors de Réalité, j’ai globalement du mal avec le cinéma de Dupieux. Ta critique est juste sur beaucoup de points, en tout cas je m’y retrouve beaucoup. C’est pas absurde, mais pas que – ce que je reprochais globalement à Dupieux. Une certaine puissance et même une petite émotion incarnée par Dujardin (entre la folie et la puérilté), sorte d’alter ego du réalisateur, est présente, ce qui transcende le film qui aurait pu se limiter à un simple exercice de style. Un de mes films préférés de l’année.

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    • Salut Tina,
      J’ai l’impression que Dupieux maîtrise de mieux en mieux son délire. C’était déjà le cas mine de rien dans « Au poste ! » qui n’avait l’air de rien avec son côté polar franchouillard détourné, mais qui charriait aussi cette noirceur anxiogène à l’œuvre depuis « réalité ». Ce dernier porte très bien son nom en tant que film-charnière, une sorte d’éveil à la triste et cruelle vérité du monde. Sous ses dehors puéril et rock’n’roll, Dupieux est quand même un bien malin réalisateur.
      Ça fait du bien dechanger avec toi quand nos avis se rejoignent. Mais tes petits avis contradictoires me manquent aussi un peu, j’avoue. 😉

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  6. Je ne sais pas s’il « maîtrise de mieux en mieux son délire » , car il me semble que Réalité était au-dessus en terme de construction (ou de déconstruction c’est à voir), mais son nouveau parti pris est intéressant c’est sûr. Repartir de la réalité comme dit dans sa citation et la distordre à travers le regard d’un personnage.

    Sinon son cinéma repose aussi énormément sur ses acteurs, et c’est un régal puisqu’ils sont bons. Ils sont mortels même, la classe suprême, un style de malade !

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    • Je suis bien d’accord. Ça fait sacrément plaisir de voir Adèle Haenel et surtout Dujardin dans un tel projet. Dans la peau de Georges, on ne pouvait rêver mieux.
      Quand je parle de « maîtrise », c’est davantage dans le sens du contrôle, d’un récit qui s’éloigne de l’illogisme et de son projet « no reason » a l’œuvre dans les autres films. « Réalité » est à la charnière, c’est d’ailleurs un premier pas vers un retour en France.

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  7. Ah Dupieux, un réalisateur que j’adore. Et j’ai loupé forcément son DAIM au cinéma 😦 Alors que de Steak à Réalité, j’avais vu chaque opus sur grand écran. Raté déjà son Au Poste que j’avais rattrapé à la maison, et ça va être la même pour ce Daim ! Réalité avait en effet été la fin d’un cycle, son cinéma est moins fou fou on dira, mais Dupieux n’a apparemment aucunement perdu de son mordant et de sa capacité à créé des moments et des personnages uniques. On adhère ou pas, mais ça me fascine !

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