VICTORIA

 

Blue Justine

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Barbara Loden a été « Wanda » et Gena Rowlands fut une mémorable « Gloria ». Pour Justine Triet, Virginie Efira sera « Victoria » dans un très amusant et nonobstant émouvant portrait de femme en pleine tourmente intérieure.

C’est un peu le rôle de la consécration pour cette native de Bruxelles (devenue Française depuis peu), celui qui la débarrasse définitivement de ses paillettes télévisuelles pour la placer sur le podium prestigieux du septième art. Emmanuel Mouret n’avait déjà d’yeux que pour sa blonde chevelure au point d’en faire un joli « Caprice », et Paul Verhoeven lui aura laissé une chance d’exister en bourgeoise bigote dans l’ombre d’une Isabelle Huppert qui tire la couverture à « Elle ». Mais c’est davantage son expérience de la comédie sentimentale qui incita la réalisatrice à faire appel à Efira : « Je cherchais une femme brillante, drôle et mélancolique. Je l’avais vue dans « 20 ans d’écart » où je la trouvais déjà géniale. » déclare Justine Triet qui tire en effet le meilleur de cette quadra au visage poupin, aussi spontanée que sympathique, « Le contraire du mystère à la Léa Seydoux » telle qu’elle se définit très justement.

C’est en quelque sorte à la naissance d’une actrice que nous invite la réalisatrice qui saisit cette fille faussement décontractée, pas forcément à son avantage dans sa robe bling bling,  qui se contente de bredouiller face caméra une dédicace maladroite à pour un ami (« hey, Axel, mon poteau quoi ! ») qui va se marier. Bien loin de la blonde intimidante de « sept ans de réflexion », elle se laisse approcher par le toujours très relax Vincent Lacoste, la tignasse dans le même désordre qu’après son séjour à l’hosto d’« Hippocrate », reversé depuis dans le commerce des produits stupéfiants sous le prénom de Sam. On peut dire qu’il arrive à temps pour jouer les béquilles (son « homme de l’ombre » comme il dit) puisque ça ne va pas fort dans la vie de cette avocate qui a naguère plaidé sa cause au pénal (« pas une tête de dealer » s’était-elle dit alors). On la découvre le teint livide, les yeux cernés et le cheveu terne, allongée sur le divan de son psychanalyste à se demander ce qui cloche dans sa chimie intérieure. Sa vie, comme celle de toute une génération qui lui ressemble, s’apparente en effet à un grand ramdam d’atomes qui se heurtent, qui vibrent ensemble puis se séparent, qui se frottent et se pourlèchent avant de se mordre jusqu’au sang comme pris d’une soudaine pulsion bestiale incontrôlable. C’est un peu le cas de son pote Vincent incarné par l’excellent Melvil Poupaud, qui se trouve accusé d’avoir poignardé sa fiancée un peu chaude lors de la fête de mariage. Ces deux-là forment un tandem des plus chaotiques qui se donne en spectacle, à-demi enivrés sur la scène où l’on célèbre l’union des jeunes mariés. L’abus de boissons alcoolisées transforme bien vite la joyeuse assemblée en une meute transpirante qui ondule au gré des basses de la sono et s’échauffe sous les spots jaunes et rouges. A cette faune en transe s’ajoute un singe prenant des selfies et un dalmatien sans laisse mais très attaché à sa lascive maîtresse. De toute évidence, Justine Triet se plait à mettre son personnage au cœur d’une ménagerie qu’elle a savamment constituée.

Un même chaos semble d’ailleurs régner dans l’antre de Victoria : son appartement situé dans une haute tour parisienne ressemble à un capharnaüm où cohabitent les épais dossiers de toutes ses affaires passées et en cours, le linge sale qui s’accumule, la vaisselle sale mais aussi deux petites filles qui vivent en slip toute la sainte journée et qui semblent presque être arrivées là par hasard. « Victoria » s’ouvre sur une vision pas très glamour d’une femme moderne débordée par son indépendance, qui n’aurait pas su trouver la ligne de flottaison qui sépare le plaisir de la jouissance (comme le lui fait comprendre un étrange acuponcteur libidineux lors d’une séance plutôt drôle et cocasse), et encore moins celle qui sépare la sphère privée de la sphère professionnelle : après avoir mis bon nombre de magistrats très open dans son lit, ce sont désormais les petits coups glauques d’un soir qui défilent dans la monotonie anonyme des rencontres sur internet.

Si sa vie sentimentale et sexuelle est un désastre, c’est bientôt sa vie professionnelle qui se verra ruinée par des partis-pris hasardeux. Non contente de défendre son meilleur ami en justice, elle voit son intimité déballée en place publique par un ex écrivain autocentré dans un roman à peine fictionnel. « Il faut mettre des filtres ! » lui conseille vivement un confrère après lui avoir infligé six mois de suspension, conseil qu’elle ne suit toutefois qu’en multipliant ceux qui garnissent le bout des cigarettes dont elle fait une consommation abusive. « Le désordre ambiant renforce l’inadéquation de ses personnages et leur enfermement dans une situation inextricablement étouffante qu’ils promènent partout avec eux » écrivait Florence Maillard dans les Cahiers du Cinéma à propos de son précédent film « la bataille de Solférino ». Du chahut provoqué par l’enchainement des évènements autour d’une Victoria embrumée par le spectre de la dépression on pourrait faire un constat en tout point analogue. Car du spectacle de cet effondrement sous Lexomil, Justine Triet tire une comédie « désespérée » (telle qu’elle la définit) mais sous influence, qui revendique haut et beau son patronage US, une sorte de « Blue Jasmine » en robe noire qui convoquerait la loufoquerie de Blake Edwards et l’âpre intensité d’un Cassavetes sans oublier que finalement l’amour existe.

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5 réflexions sur “VICTORIA

    • C’est un dédoublement… avant migration définitive. Bientôt l’antre première du Princécranoir va être dissoute dans les limbes du cosmos électronique. Je me faufile donc par la serrure, réapparaît dans le fond d’une autre salle, toujours en observation, à l’affût plus que jamais. 😉

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