Les PROIES

Yankee soit qui mal y pense

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 » Mais pourquoi tenez-vous à en savoir autant sur la vie personnelle des gens ?
– En partie par curiosité et en partie pour me protéger, ma chère Amelia. La cruauté règne en ce bas monde et il faut prendre ses précautions.
– Avez-vous déjà lu certaines œuvres de Mr Charles Darwin ? je lui ai demandé. La Nature est cruelle, dit Mr Darwin.
– Dieu merci, nous sommes ici entre gens civilisés. »

Thomas P. Cullinan, The beguiled, 1966, p. 242.

Sofia a du style. Cela tient sans doute à sa passion pour la mode qui l’a conduite à faire un stage chez Chanel à l’âge de 15 ans. Cela n’a échappé à personne, dès ses premiers pas dans la cour des longs-métrages, elle sapait ses vierges suicidaires avec goût, en les baignant de lumières vintages au parfum de mélancolie douce-amère. Elle s’enticha ensuite d’une de nos gloires d’Ancien Régime à la garde-robe bien fournie et à la frivolité très pop. Puis dernièrement, elle suivit un gang de fashion victims qui s’étaient mises en tête de faire des bêtises chez les gens fortunés. Ce sont des interdits d’un autre genre que « les Proies » de son nouveau film s’apprêtent également à franchir, dans un Sud sécessionniste qui, pour l’occasion, s’habille en Coppola.

La chaleur est lourde en cet été de Civil War, et la moiteur ambiante semble peser sur les grands arbres moussus qui bordent l’allée menant à la pension Farnsworth. Gris et Bleus viennent tout juste de s’étriper avec rage dans les bois de la Wilderness et l’on entend encore gronder le canon dans le lointain tandis que s’élèvent de longs panaches de fumées comme autant de pavillons témoignant d’une nation encore loin d’être réconciliée. C’est dans ce contexte d’inquiétude et d’insécurité qu’une jeune fille bien nattée choisit de s’aventurer, panier en main mais sans petit pot de beurre, dans ces sous-bois mal fréquentés. Telle l’héroïne du conte de Perrault, elle finit par tomber sur un drôle d’animal blessé à la patte et vêtu de bleu. Qu’il soit Grand Méchant Loup ou Barbe-bleue en puissance (Miss Marie, du haut de ton balcon, ne vois-tu rien venir ?), Colin Farrell a le sourcil charmeur qui convainc la donzelle de le ramener non pas chez sa mère-grand mais dans la grande demeure qui lui sert de pensionnat.

Perdue dans les brumes matinales, au beau milieu d’une forêt dense qui l’emprisonne, la façade monumentale (à la blancheur suspecte) qui nous accueille nous ramène presque au temps de la Hammer « ou n’importe quel film dans lequel des filles se baladent en longues chemises de nuit avec un candélabre à la main » comme l’avoue d’ailleurs la réalisatrice. Son Farnsworth seminary a quelque chose de la Maison Usher, voire de ces demeures en décadence qui hantent les romans gothiques de la même époque. La vaisselle et l’argenterie témoignent d’un lustre encore récent à la table des grandes occasions, alors que les robes de taffetas laissent place aux soieries et à la fine dentelle ajourée qui font honneur à l’hôte imprévu venu partager un repas en charmante compagnie.

Miss Coppola soigne les présentations en donnant la part belle au trio de tête sur l’affiche, à commencer par la dévergondée Alice laissée au charme mutin de la diaphane Elle Fanning. Son opération de séduction semble toutefois contrariée par l’institutrice Edwina Morrow qu’incarne une Kirsten Dunst « mélancholiaque », décidément abonnée au regard neurasthénique de la vieille fille névrosée. Pour tenir le rôle de la Miss Martha qui fait autorité sur le manoir, Sofia Coppola a eu la bonne idée de recruter Nicole Kidman, impériale et troublante comme elle sait très bien le montrer lorsqu’on l’habille en costumes d’époque et qu’on la place dans ce genre d’atmosphère capiteuse. La transposition du texte de Thomas Cullinan que propose la réalisatrice reste néanmoins très allusive quant aux amours passées de la maîtresse de maison (elle avouera simplement qu’elle a eu « quelqu’un » avant la guerre, après une longue hésitation qui laisse planer le doute). Parmi les plus jeunes, Oona Laurence semble avoir la préférence de la réalisatrice qui aura l’honneur d’être Amelia Dabney, celle qui amènera le vert (galant) dans le fruit mûr de la pension.

Du roman sulfureux écrit à l’encre masculine, Sofia Coppola préfère alléger les rancœurs de chambrées et les messes basses perfides au profit d’un éloge de la solidarité féminine, de la prise de pouvoir sur cet ani-mâle blessé. John MacBurney se sentira donc bien seul et démuni dans son genre (avec la tortue Henry), entre les mains de ces couturières intéressées qui ont chacune leur idée derrière la tête. Dans une adaptation plus ancienne, c’était Clint Eastwood qui se trouvait alité au milieu du harem virginien, version corrigée par Albert Maltz, Irene Kamp et Don Siegel dans le fauteuil du metteur en scène. « Ça m’a rappelé mon premier film, « Virgin Suicides », il y a des choses en commun. » admet Sofia Coppola qui entend bien se réapproprier l’histoire en reprenant le point de vue du roman qui donnait la parole au gynécée.

Toutefois, l’hypocrisie ambiante qui amenait ces blancs à s’entredéchirer sous le regard d’une servante noire est bel et bien passée sous silence dans cette version du scénario qui entend mettre en exergue d’autres thèmes sur un autre tempo. Sofia Coppola préfère observer le ballet feutré de cette petite communauté à la vie réglée comme au monastère, alternant travaux des champs et nourritures spirituelles qu’elle filme parfois comme les préliminaires d’un porno soft. Derrière leurs mines de jeunes filles prudes et bien élevées qui aiment se réunir autour de doux airs sudistes (Aura Lea et Lorena égaillent l’humeur austère de la maisonnée), d’une leçon de français (n’oublions pas que Miss Coppola s’est depuis longtemps acoquinée avec un Phoenix au plumage bleu blanc rouge qui signe par ailleurs le score très vaporeux de ce film), avant de se retrouver autour d’une prière à l’intention des braves qui luttent pour la cause, elle laisse évidemment deviner des desseins parfois licencieux.

« L’ennemi n’est pas celui que l’on croit » dit à table Miss Martha afin de s’attirer les faveurs de l’hôte en bleu, avant qu’elle ne se change en une sorte de Frankenstein version femme, pratiquant sa chirurgie expérimentale sur ce cobaye à la langue trop pendue. En franchissant la porte interdite, le Barbe-bleue yankee devient soudain la proie de celles qu’il pensait être les siennes. Son sort est hélas expédié en quelques raccourcis narratifs hâtifs qui auraient sans doute mérité un peu plus de (at)tension. Une fois les masques tombés, la faute commise, les conséquences ne semblent plus être le centre d’intérêt de la réalisatrice qui accélère le rythme des évènements et emballe son final en quelques séquences énervées. Reste un film bien piqué aux entournures, dont la forme classique est cependant servie dans un linceul cousu main.

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18 réflexions sur “Les PROIES

  1. Celle à qui amènera
    Dans un une…

    Cette version n’arrive pas à la cheville de la version Siegel avec Clint en supplicié… à cause de cette fin bâclée expédiée ratée. .. on dirait que la Miss a manqué de pellicule.

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  2. Dans un une, masculin ou féminin, c’est vrai qu’on hésite à prendre parti dans cette histoire. 😉

    Je vois que tu as la même impression que moi sur la fin, comme si la Coppola devait à tout crin enfermer son film dans 1h30.

    Je n’ai pas revu le film de Siegel pour l’occasion (dont je garde une impression pesante et poisseuse) mais j’ai lu le roman, et forcément l’allègement du scénario provoque une frustration. La réalisatrice a même été accusée de « White washing » en faisant disparaître le personnage de la domestique Mattie.

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  3. Je n’ai pas lu le livre mais le Don/Clint me semble plus complexe. Il noue des relations étroites avec plusieurs pensionnaires.
    On peut l’accuser de tous les maux et de racisme si on veut. C’est tellement chic de jouer les grands défenseurs. Elle expédie le truc en une réplique il me semble : nos gens sont tous partis.
    J’ai parfois eu l’impression qu’elle était plus impressionnée par la maison et les arbres incroyables que par son luxueux casting.

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    • Oui, c’est assez juste. Elle accorde pas mal de plan à montrer le décor, le lustre en décrépitude, le porche recouvert de feuilles mortes, la vieille grille, le jardin envahi par la végétation… Et, à l’intérieur, c’est un peu le bal des vampires, avec une Elle Fanning qui retrouve presque le teint d’albâtre qu’elle arborait dans « Twixt » de papa Coppola.

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  4. Les films de Sofia Coppola semblent être désormais de somptueux gardes meubles où s’entassent de magnifiques pièces (photo, musique et costume ; le style Coppola, même parachuté au fin fond de la Virginie, semble avoir conservé son lustre) qui ne servent malheureusement qu’à épater la galerie.

    Ceci étant, je me laisserai bien enfermé dans ce pensionnat ; pour Colin Farrell et aussi un peu pour Kidman.

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    • Tu vises juste. L’écrin est soigné mais le contenu malheureusement un peu léger au regard des attendus d’un tel récit. Le film est néanmoins plus présentable que « The Bling Ring » et son gang de fashion victims.

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  5. C’est ça, le film manque de tension. Je pense que l’ambiance aseptisé et viriginal du domaine aurait pu s’y preter. Magnifique critique, comme d’habitude. Question pour un champignon: écris tu des romans (ou nouvelle, poème, pièce de théâtre, sonnet, lettre, liste de course, mémo, …)?

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  6. J’ai trouvé cela très moyen. La mise en scène vaporeuse de Sofia Coppola sied mal à cette histoire et la prive de toute tension. Même les personnages féminins son survolés, un comble puisque la réalisatrice entendait raconter cette histoire du point de vue des femmes.

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    • Je te rejoins sur le fait que la mise en scène feutrée de Miss Coppola neutralise le venin qui circulait entre les pages du livres et qui ressurgissait par giclées dans le film de Siegel.
      Ce qui intéresse principalement la réalisatrice, c’est l’observation de ces filles qui se morfondent dans leur maison de poupée, réglée comme du papier à musique sur les rituels du quotidien, dont l’existence est condamnée à la routine. ça rappelle un peu les tours en Ferrari de « Somewhere », et cette tristesse est ce qu’il y a de plus beau dans le film.

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  7. Je suis en train de finir le livre et comme ça je pourrais attaquer mon billet du genre Les Proies vs Les Proies vs Les Proies.
    J’ai commencé par regarder le film de Coppola (en parallèle avec ma lecture). J’aime pas Coppola d’habitude et à mon avis sa version a ses défauts, ou en tout cas y a des choses discutables. Mais franchement, par rapport à sa vision du livre, sa version est vraiment intéressante. Quelque chose m’a envoûtée. Et au-delà de ses qualités esthétiques, le casting m’a plu.
    J’ai donc vu la fameuse version de Siegel qui elle, par contre, m’a terriblement déçue, j’ai trouvé ça affreux sur tellement de points ! 😮 😮 😮 Finalement, je trouve que Coppola a mieux capté l’essence du roman que la version de Siegel (pourtant co-scénarisée par l’auteur du roman, et donc logiquement plus fidèle, ce qui rend la chose encore plus étrange !)

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    • Etrange… Contrairement à toi, j’ai eu le sentiment que Sofia Coppola dépouillait le livre de sa substance vénéneuse pour n’en garder qu’un vague substrat, une sorte de roman photo jauni qui aurait traversé le temps mais hors contexte (impression renforcé par cette ambiance de conte). Au contraire, j’avais trouvé la version Siegel plus incarnée. Plus masculine sans doute aussi, ce qui explique peut-être cela.

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      • Justement, je crois que le côté trop masculin de la version de Siegel m’a hyper gênée. Et surtout, si je suis d’accord sur le côté dépouillé de chez Coppola, je ne trouve pas non plus celle de Siegel plus étoffée.

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