COMANCHERIA

Seuls sont les indomptés

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– Comment que ça dit, Tom ?

– Ça dit : « Deux valent mieux qu’un, car ils sont mieux payés de leurs peines. Car s’ils tombent, l’un aidera l’autre à se relever. Mais malheur à qui est seul. S’il tombe, il n’a personne pour le relever. » En voilà un bout.

John Steinbeck, Les raisins de la Colère, 1939.

Le Sud sent le chaud. Le soleil rasant de la fin de journée vient brûler l’ocre de la poussière qui se reflète sur les parois blanchâtres des caravanes cradoques posées sur des étendues arides du Texas. Le western n’est jamais aussi beau que lorsqu’il revêt ses couleurs crépusculaires et règne sur cette « Comancheria » vue à travers les yeux d’un Anglais tout juste sorti de prison. David McKenzie tapait « les poings contre les murs » dans son précédent film, comme pour dénoncer l’injustice sociale qui avait conduit ses personnages à l’ombre. Curieux de voir si les perspectives sont plus radieuses de l’autre côté de l’Atlantique, il a donc gagné cet Ouest lointain, troquant les barreaux du pénitencier contre des barbelés déroulés « along the road ».

Sur ces pistes goudronnées du West Texas, on ne circule plus à cheval et les feux de la plaine ont fini de chasser les derniers barons du bétail, empoisonnant l’atmosphère jusqu’à asphyxie des plus modestes. « No country for poor man » aurait pu écrire McCarthy. Les seuls Indiens visibles à l’horizon sont partis tenter leur chance dans les casinos de l’Oklahoma, tandis que d’autres ont préféré l’uniforme des Rangers. C’est le cas d’Alberto (Gil Birmingham, authentique fils de Comanche), indien futé qui n’est pas près de croiser un bison, qui a passé le Rio Grande pour se trouver une situation. Il observe affligé la fin de carrière pathétique de son collègue à la peau claire. « Un Indien est pas censé plaindre un cow-boy, c’est le contraire » dit-il à l’adresse d’un Jeff Bridges aussi pansu que John Wayne, aussi cabot que Brando.

Le vieux aime à croire que les clichés ont la vie dure, que le racisme convenu de ses blagues lourdingues forgent le caractère de son équipier. Mais pour lui-aussi, c’est le monde à l’envers, garant d’une loi qui protège les pires criminels. « Vous êtes là depuis longtemps ? » demande-t-il à trois autochtones, leur stetson parfaitement vissé comme le sien sur le chef. « Assez pour voir le vol de la banque qui me vole depuis trente ans » répond l’un d’eux avec un sourire en coin. A voir sa dégaine de Texan matois, on se dit qu’il n’y a pas meilleur limier que le Ranger Marcus Hamilton, l’instinct aiguisé par ce genre d’affaire. Ici, il faut dire que l’on braque encore à l’ancienne, à main armée et le visage dissimulé, les chevaux de la Ford prêts à filer au galop une fois le butin en poche.

Dans les vieux films, ce sont les forts de l’armée américaine qui dictent la loi et l’ordre sur ces espaces à conquérir. Ils ont tous disparu au profit de nouvelles citadelles bâties à la gloire du billet vert, pompant les ressources d’un sous-sol gorgé d’or noir. « Hell or High Water », ce paysage, l’auteur du script le connaît par cœur. Accessoirement un des « Sons of Anarchy », Taylor Sheridan avait déjà pris la plume pour « Sicario » (et plus récemment la caméra pour « Wind River ») car il a grandi sur ces terres, a observé leur mutation. « Je suis de là-bas » confirme-t-il, « et je l’ai vu par moi-même et j’ai aussi constaté que s’il y a bien une entité qu’on ne peut pas vaincre, ce sont les banques. » Un papy d’un autre siècle vient y déposer ses dernières économies, une serveuse cherche à payer un toit décent à sa fille, une vieille femme criblée de dettes lègue son ranch hypothéqué à son fils préféré : Sheridan fait de l’argent son ennemi capital, source principale des maux qui minent le pays. Il n’y a donc pour lui plus qu’un moyen de s’en sortir, c’est en prenant les armes, en déterrant la hache de guerre. Puisqu’il n’y a plus un Indien pour s’insurger, ce Toby aux cheveux blonds et aux yeux clairs sera son Peau-Rouge, celui qui brisera le cercle d’infortune, qui pompera à la source du mal le vaccin qui pourrait sauver ses héritiers.

Chris Pine, regard de chien battu à la Colin Farrell ployant sous le fardeau de l’affliction (« une sorte de Gary Cooper moderne » selon Sheridan), sera ce hors-la-loi moustachu à la noble cause, partant à l’assaut des banques plus ou moins bien défendues, avec l’aide de son frangin Tanner campé par l’excellent Ben Foster. Celui-ci, on l’avait déjà vu cavaler derrière le bandit Ben Wade dans le « 3 :10 to Yuma » signé Mangold. A nouveau, il reprend les armes dans un élan fraternel et solidaire, incarnant la part d’impulsivité d’un tandem fusionnel, un jusqu’au-boutiste qui s’interdit toute rédemption. Les frères Howard montent au hold-up comme on va au charbon, en quête de petites coupures, comme au bon vieux temps de Frank et Jesse James, tels Butch Cassidy et son kid brother. Tandis qu’ils braquent à la diable, McKenzie les poursuit d’un scope qui glisse sur l’asphalte, parfaitement taillé pour la circonstance, ne les lâchant pas d’une semelle.

Au-delà de ces grands plans-séquences qui fleurent bon les vieux Don Siegel, le réalisateur soigne aussi sa bande-son, heureux de croquer ce morceau d’Americana en le respectant note pour note : Townes Van Zandt (et son splendide « Dollar Bill Blues » ouvrant les hostilités), Waylon Jennings, Ray Wylie Hubbard ou Chris Stapleton (natif du Kentucky, il passera bon dernier de la liste), la Country music est largement mise à l’honneur, et gare au blanc-bec qui tenterait de rivaliser avec un son plus métal. Seuls Nick Cave et Warren Ellis, « dirty two » des antipodes qui ont largement fait leurs preuves (« L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford », « The Proposition », « des Hommes sans Loi » and many more…) auront la permission exceptionnelle d’habiller les forfaits de leurs ballades sauvages et de leurs violons plaintifs. Leurs accords désenchantés accompagnent les deux desperados dans la tournée des villes fantômes de cet Ouest essoufflé qui peu à peu se dépeuple et se morfond. Comédie tragique du déclassement, « Comancheria » prend acte du changement dans un ultime geste d’insoumission, histoire de ne pas enterrer trop vite l’âme des guerriers.

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19 réflexions sur “COMANCHERIA

  1. Magnifique article pour un film qui l’est tout autant. Comancheria c’était le western qu’on attendait plus. Je n’ai pas trouvé Bridges si cabot mais je ne suis jamais objective quand il s’agit du monsieur. Tout est épuré dans ce film, comme ce désert aride délimité par « les barbelés ». Et la bande originale de Nick Cave, plus sombre que jamais, est à tomber!

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  2. Bonjour princecranoir, l’Amérique que décrit cet Anglais ne fait pas rêver, celles des « sans grade », des « sans dents ». C’est un pays très dur pour ceux qui n’ont pas d’argent. J’ai beaucoup aimé ce film même si Jeff Bridges marmonnent (on ne comprend pas ce qu’il dit). Bonne après-midi.

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