Les parapluies de Cherbourg

Où préférez-vous entendre du Michel Legrand ?

parapluies

Geneviève :
Mais… je ne pourrai jamais vivre sans toi !
Je ne pourrai pas ! Ne pars pas, j’en mourrai !
Je te cacherai et je te garderai !
Mais, mon Amour, ne me quitte pas !

« Vous êtes deux garçons très sympathiques. Mais dites-vous bien que les gens n’iront jamais voir un film où les personnages chantent pendant une heure et demie ! » C’est en ces mots que la plupart des producteurs recevaient le projet des « parapluies de Cherbourg » défendu par Jacques Demy et son fidèle compositeur Michel Legrand. Heureusement pour eux, une bonne âme appelée Mag Bodard les suivit dans leur mélomanie insensée, dans ce « film chanté, hors de toutes les normes, différent de toutes les choses qui ont déjà été faites » se justifiait-elle. Pour Jacques & Michel, c’est le début de l’aventure, l’envolée vers la consécration cannoise. Come disait Legrand, « c’était comme une bobine de fil : j’avais trouvé le bout, il ne restait plus qu’à tirer. »

Après deux films très portés sur la Nouvelle Vague, voilà que l’ami Demy s’entiche de la comédie musicale à l’Américaine, plus exactement l’« opéra populaire » puisque tous les mots y sont chantés, mais « sans jamais forcer le lyrisme des voix » (dixit le patron sur le plateau de tournage). Le Nantais n’est pas le premier à se lancer dans une telle aventure puisque, avant lui, l’helvète Godard avait déjà fait pousser la note à Anna Karina dans « une femme est une femme » sans pour autant avoir les moyens d’une entreprise aussi coûteuse. Demy ambitionne quant à lui de rivaliser avec les spécialistes américains (la citation à « chantons sous la pluie » en ouverture annonce clairement la couleur) tout en s’intéressant à une histoire bien française. Ambitieux projet qui, malgré la reconnaissance critique, trouve encore aujourd’hui bien des contempteurs allergiques au pavé humide cherbourgeois.

Et pourtant, cette Cherbourg transfigurée sous le technicolor pastel du mélodrame en-chanté fait ressortir les noires teintes d’une époque pas aussi gaie qu’elle n’y paraît. Les magasins de parapluies ne font plus la fortune des veuves esseulées, l’heure est à l’essor des stations Esso et au commerce du diamant. « Les parapluies de Cherbourg » voit le retour de Raoul Cassard, l’amant éconduit de « Lola » (ce qui nous vaut un bref détour nostalgique par le passage Pommeraye) devenu riche négociant international. Le bonhomme n’est donc plus ce retardataire proustien, il a réglé sa montre sur son temps et arrive à point nommé pour renflouer les caisses vides des Emery mère et fille. Il ne résiste pas au charme virginal de la blonde Geneviève. « Vous me faites penser à cette Vierge à l’enfant que j’ai vue à Anvers » dit-il en voyant la belle de jour coiffée d’une couronne d’épiphanie sans savoir qu’une nuit elle a fauté avec un garagiste en partance pour le régiment et qu’elle se retrouve fille-mère avec un polichinelle dans le tiroir.

En voyant aujourd’hui ce portrait cadré de face de Catherine Deneuve, c’est bien plus à celui de « Peau d’Âne » que l’on songe, anticipant de quelques années le rôle futur de cette vedette en devenir. Car l’interprète de Geneviève n’est rien d’autre à l’époque, pour le grand public, qu’une actrice de second plan que Demy a remarquée dans un film de Jacques-Gérard Cornu que tout le monde a oublié. Les lauriers cannois précipiteront la belle blonde dans les bras de la légende qu’elle incarne aujourd’hui. Inoubliables en revanche sont les ritournelles embuées des « parapluies de Cherbourg » si amoureusement aquarellées par celui que Demy aimait à appeler sa « fontaine de musique ».

Tandis que les personnages s’expriment au gré des arpèges, la caméra ophülsienne du réalisateur fait la ronde autour d’eux dans une valse des cœurs étourdissante, propulsée par l’intensité des sentiments et la puissance des regrets. Inaltérables sont les couleurs qui tapissent le magasin de Mme Emery, ce papier-peint rose fuchsia qui vire au mauve dans la bonbonnière qui sert d’arrière-boutique. Dans ce film, le mur décrépi d’une ruelle sombre se pare de rouge vif et le vert absinthe d’une cage d’escalier « fait mentir la couleur de l’espérance » nous dit la spécialiste Camille Taboulay. Les personnages féminins, dans leurs vêtements assortis, se confondent dans ce décor de cinéma à l’artificialité extrême dont Demy s’efforce de faire un jeu. Ainsi la robe de Madeleine disparaît-elle quasiment dans l’orange profond de la terrasse de café où elle retrouve Guy et le gilet jaune de Geneviève s’accorde-t-il parfaitement à la couleur du camion garé sur le trottoir d’en face.

Demy exploite à fond la profondeur de champ et le triste carnaval du monde extérieur s’invite régulièrement en arrière-plan. « On ne meurt d’amour qu’au cinéma » dit à sa fille madame Emery en guise de réconfort. Mais on meurt vraiment sous les balles des Fellagas en Algérie à en croire la lettre de Guy qui écrit que là-bas « le soleil et la mort voyagent ensemble ». Alors que le souvenir du fiasco colonial est encore vif et douloureux dans la mémoire collective, Jacques Demy n’hésite pas briser le tabou pour rendre directement la guerre responsable de la brisure définitive d’un couple. Cette cicatrice au cœur que portent Guy et Geneviève ne semble toutefois pas être totalement résorbée lorsqu’ils se retrouvent bien des années après avoir fait leur vie chacun de leur côté. Eux qui n’avaient pas l’intention de la rater, le destin facétieux et cruel les aura bien vite fait déchanter et le fruit de leur union est le produit d’une France infidèle et désabusée (Demy l’appellera Françoise).

Les cordes qui pleuvent sur l’ouverture à l’iris du film donnent le la d’un sentimentalisme de façade qui retombe en neige à la fin, une de ces poudreuses de cinéma comme on en voit s’envoler entre les lames aiguisées d’« Edward aux mains d’argent » dans un final tout aussi émouvant. Une manière de voir ce Demy, qui est en quelque sorte le Douglas Sirk du cinéma français (la même plaie noire qui suppure sous les couleurs vives du mélodrame), sous un jour résolument original, n’en déplaise encore une fois à ses détracteurs. Il est vrai que la perspective d’un film entièrement chanté a de quoi déstabiliser mais, néanmoins, a fait des émules. De « chansons d’amour » en « Lala land », il en est d’autres qui ne se lasseront jamais de partager ce petit coin de parapluie, faute d’un coin de paradis. Quant à ceux qui n’auraient pas encore eu la chance de passer par la boutique des « parapluies de Cherbourg » il faut leur dire sans tarder de préparer leurs mouchoirs.

les parapluies de cherbourg 2

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28 réflexions sur “Les parapluies de Cherbourg

  1. Une de mes premières chroniques… Sûrement ces plans sans demy-mesure d’un cher bourg que j’avais visité m’ont-ils ému suffisamment pour lancer le format sur d’aussi bons rails que ta plume. Évidemment, je ne te connaissais pas encore, mais qui serais-tu pour me blâmer de mes anachronismes puisque tu scriboshoppes un gilet jaune sur une Catherine Dusée ? 😀

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  2. Voilà une belle critique qui n’a rien à envier à vos autres critiques. Et même si le souvenir des parapluies de Cherbourg est assez flou dans ma mémoire, se réduit à une impression fugitive et lointaine d’émotion, de tristesse, j’apprécie de lire la critique que vous en faites avec contexte, personnages réels ou dans leurs rôles respectifs, impressions, liens que vous faites… En fait, vous nous introduisez dans les coulisses du cinéma et bien au-delà encore avec beaucoup talent. J’ai conscience que je me répète au fil de vos écrits et par conséquent des miens, mais sans flatterie aucune, j’ai un réel plaisir à lire vos riches impressions et fines analyses et pour cela, je vous dis merci beaucoup.

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  3. Ce film est source inépuisable d’émotions fortes.
    Cette scène finale dans la station service : la perfection.
    Ils ne peuvent/n’osent plus parler que de météo.

    Je recommande vivement le docu qu’à consacré Grégory Monro à Michel Legrand récemment passé sur Arte.
    Ou l’émission d’octobre d’Olivier Bellaly repassée hier sur radio classique.
    Un régal. Enfin 2 régaux 🙂

    Come disait Legrand, 
    Demy n’hésite pas briser le tabou

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    • Demy et Legrand étaient tellement proches qu’il en étaient presque devenus frères, « on ne faisait rien l’un sans l’autre » disait-il, qu’il paraissait évident de lui rendre hommage à travers ce film, particulièrement novateur autant que prétendument invendable. « Les grands succès ne se font pas avec, ils se font contre » comme disait l’autre.

      Je m’en vais podcaster tout ça vite fait !

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    • Oui j’ai la fâcheuse tendance à systématiquement affubler l’Alsacien d’un accent qu’il a toujours cherché à perdre.
      Dire que Demy voulait initialement tourner le film en Noir & Blanc et sans chanson, cela nous aurait privé d’un film sans pareil l’époque. Merci Michel, en effet.

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  4. J’ai découvert – un peu avant le décès de Michel Legrand – Les Demoiselles de Rochefort et Les Parapluies de Cherbourg, qui sont à mes yeux assez complémentaires. Deux expériences incroyables qui ont indéniablement révolutionner le film musical, qui sont des miroirs de leur époque tout en restant atemporels. Magnifiques.

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    • L’un la pluie, l’autre le soleil, mais dans les deux cas des histoires d’amour déchirantes portées par des ritournelles immortelles. Demy et Legrand avaient développé leur propre langage, le premier ambitionnait même de filmer la comédie (musicale ?) humaine. On aurait tort de le réduire à ces deux films emblématiques, mais il est vrai que les derniers films de sa carrière sont assez peu diffusés (je n’ai jamais vu « Parking » et je ne crois pas avoir revu « 3 places » depuis… sa sortie !)

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  5. Je ne suis pas un fan du cinéma de Jacques Demy. J’ai même du mal avec le parler-chanter dans les musicals (tiens et si on faisait une chanson sur « passe moi le sel » ?). Mais là le concept est montré dès le départ donc ça passe bien. Puis surtout c’est magnifique. La musique de Michel Legrand est à en pleurer et le passage du train est un véritable crève-coeur. Il y a également tout le discours social qui est assez intéressant, notamment pour l’époque (on parle quand même du post-Algérie au bout d’un moment).

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