BAC Nord

Sacrifice de poulets

J’vais leur casser la tête fils
J’vais leur casser la tête fils
J’vais leur casser la tête fils
Y’a rien qui m’arrête
L’inspi viens de la barrette

Jul, La Bandite, 2019

« Le cancer qui ronge la ville, c’est la drogue ». Ainsi s’exprimait le président de la République en août dernier lors d’une opération reconquête des cités marseillaises. Comme un écho à ses propos, sortait sur les écrans du pays le film coup de crosse de Cédric Jimenez qui revient sur le scandale de la « BAC Nord », unité de choc borderline désavouée sous la précédente mandature. Sans chercher à redorer l’insigne, il dégaine des arguments qui frappent dans une guerre d’influence entre flics et truands qui montrent les dents.

« Bac Nord » est un film politique, dénoncé par certains comme le versant droitier des « Misérables » de Ladj Ly. Le fait est que Jimenez prend fait et cause pour la police qui vient mettre son grain de sel dans les affaires de trafic de drogue des quartiers Nord de Marseille. Pas question pour autant de légitimer les débordements de ces flics qui vont jusqu’à imiter les postures des voyous dans des combats de coq au pied des immeubles, des joutes injurieuses qui visent à asseoir le contrôle sur des territoires disputés de la République. D’emblée, le réalisateur tient à montrer qu’aucune réponse n’est proportionnée : il faut faire du chiffre, des petites croix sur un cahier, et toutes les interventions se valent au regard des statistiques du ministère. Le film s’ouvre sur une course-poursuite à tombeau ouvert, une chasse motorisée qui voit le véhicule banalisé talonner de près un voleur de scooter bien décidé à filer entre les pattes des limiers de la BAC. Le fuyard connaît le terrain mais il court des risques insensés, les flics qui cavalent derrière n’entendent pas lâcher le morceau. La caméra embarquée sur la banquette arrière est excitée comme jamais, ne sait pas où poser son regard. Elle s’éjecte sur le gravillon des accotements non stabilisés, avant de finir à l’épaule pour un sprint éreintant au beau milieu d’un cimetière de containers. La méthode interpelle, la bavure est à un coup de volant, un mur se rapproche dangereusement des policiers.

Dans cette course folle, il ne faudra pas longtemps à Jimenez pour détourer les personnalités mastoc d’Antoine, Yass et Greg, trois agents coulés dans le béton des cités qui consacrent toute leur énergie à tenter de vider un océan de dope à la petite cuiller. Le plus véloce est incontestablement le plus jeune d’entre eux, confié à un François Civil à la crinière blonde, un beau gosse et son chien, accroc à la gonflette autant qu’à la fumette. C’est un homme plus pondéré qui s’installe au volant, Karim Leklou faisant de son flic qui sort du bled un aspirant officier qui s’apprête à prendre du grade dans sa vie de famille. A ses côtés, il peut compter sur le soutien sans faille de son épouse, véritable pilier incarné par Adèle Exarchopoulos, formidable malgré sa place réduite dans le scénario. Quant à Gilles Lellouche (qui repasse du bon côté du Code pénal après s’en être écarté dans « la French » du même Jimenez), vu son âge, il occupe le poste naturel de vétéran à la boule rasée, chef d’équipe qui ne s’en laisse pas compter au point de croire qu’il peut encore servir à quelque chose.

« C’est quoi le projet ? » lâche-t-il pourtant en pleine déconvenue face à son chef lorsqu’il est sermonné pour ses algarades qui endommagent le matériel de l’Etat. La connexion avec le Popeye de Friedkin est dès lors assez immédiate, même si l’abîme de perdition qui va ensuite engloutir l’équipe nous rapproche irrémédiablement de « to live and die in LA ». Harnaché à un souci de réalisme puissant, Jimenez ne donne pas dans l’élégie contemplative des infiltrés de « Miami Vice », ses hommes sont des commandos qui frappent le jour, force d’action rapide pour des coups de main bien renseignés. Le réalisateur se soustrait même à l’exercice guerrier de la fusillade à tirs tendus des films américains pour proposer une descente tout en intimidation chez une « nourrice » de la sainte barrette, impressionnante intifada en territoire hostile qui évite de justesse le bain de sang et le lynchage policier. Il retrouve néanmoins un semblant d’élégance dans les têtes-à-têtes au bord de l’eau entre Antoine et son indic beurrette interprétée par la « Shéhérazade » Kenza Fortas, très à l’aise dans son accent qui chante la Castellane et l’abus de stupéfiant.

Il faut dire qu’il s’y connaît en pointu le réalisateur, Marseillais d’origine, il l’a dans l’oreille. Il sait aussi que souvent, ce genre de deal hors-la-loi conduit direct dans les menottes de l’IGPN. La fiction rejoint bien vite l’actu quand les appartements des officiers de police prennent à leur tour l’aspect de zones de guerre pour les besoins d’une perquisition. Entre fidélité à la parole donnée et trahison de la hiérarchie, les simples flics ne sont pas à la fête, laissant filtrer l’arrière-goût du martyr qui pourra irriter certaines sensibilités. Jimenez, qui a obtenu ses sources auprès des véritables mis en cause de l’époque, se défend de tout parti-pris : « Mon rôle n’est pas de me substituer à celui de la justice. Je souhaitais simplement raconter l’histoire de trois hommes et exposer à travers leur métier et ce qu’ils ont traversé, les failles d’un système : un système où ceux qui sont en bas de l’échelle sont systématiquement sacrifiés. » Main d’œuvre corvéable au service du politique, le sort réservé aux expendables de la « Bac Nord » laisse effectivement songeur. Et si l’hommage n’est peut-être pas de bon aloi, la radicalité formelle de Jimenez est, elle, irréprochable.

39 réflexions sur “BAC Nord

    • Un film en tout cas très proche du terrain, un peu comme l’était « L. 627 » de Tavernier. Le film affiche une efficacité qui sert le propos du réalisateur (n’oublions pas d’ailleurs sa co-scenariste Audrey Diwan qui vient d’empocher le Lion D’or à Venise pour son film « l’événement ») et que chacun jugera selon son ressenti.

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  1. Bon jour,
    Bel article sans concession …
    Je me pose la question si ce film est un acte politique ou de la publicité ? Même si : »…si l’hommage n’est peut-être pas de bon aloi… ».
    Je me demande si les politiques peuvent encore se regarder dans la glace dans cette ville (d’ailleurs ils ont dû les retirer depuis longtemps) …et quand l’État met la main à la poche (la nôtre) pour plusieurs milliards, il y a de quoi se poser la question de la gestion de la deuxième ville de France …
    Bonne journée 🙂
    Max-Louis

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    • Dans le cas de l’affaire de la Bac Nord, le contentieux concerne essentiellement la Police Nationale, plus largement les injonctions venant de la Préfecture et du Ministère. La politique de la ville n’est pas à proprement parler mise en cause. Est-ce parce que Jimenez est du cru? Je crois qu’il y avait déjà beaucoup à dire sur les rapports internes à la police, et l’hypocrisie terrible de la hiérarchie. Ce qui ne semble d’ailleurs pas être l’apanage de la Police.
      Bonne journée à toi Max-Louis.

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  2. J’entends pas mal de bonnes choses sur ce film, ce que ton article vient confirmer. Ce point de vue du réal’, même critiquable, apporte un autre regard sur la situation alarmante du pays.
    Le cinéma français, petit univers privilégié refermé sur lui-même et ses certitudes, tend à voir trop souvent le monde de manière manichéenne : les bourreaux d’un côté, les victimes de l’autre (voir les échos des deux dernières cérémonies catastrophiques des César ou encore les sélections cannoises ; un Clint Eastwood français pourrait-il être invité à Cannes ? le doute est permis sachant que Delon et Belmondo ont été snobés pendant des années, même lors du 50e anniversaire).
    Ce qui rejoint une précédente discussion à propos du prometteur, mais finalement décevant, ‘France’ de Bruno Dumont qui démarrait fort pour ensuite s’éloigner de son sujet.

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    • Je me suis posé la même question figure-toi, en pensant à Eastwood et ses films aux positions très marquées et pas toujours dans le bon sens (ne serait-ce que le dernier en date sur Richard Jewell). C’est un cinéaste qui a mis du temps à se faire adouber par la critique française, tout comme Friedkin ou Milius dont les positions droitières sont bien affirmées.
      On peut se demander aussi, tu as raison, comment seraient reçus les polars de Delon aujourd’hui, et même Melville.
      Certes, on ne peut peut-être pas tout à fait comparer l’œuvre de Jimenez (que je découvre avec ce film) à celle des réalisateurs pré-cités mais cela interroge.

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  3. C’est pas d’aujourd’hui que les flics et les voyous se confondent dans leur apparence et leurs actes. Ya qu’à demander à Bébel. Ah ben non…
    Moi je trouve ça plutôt bien d’être d’un côté puis de l’autre selon les films. Et tant pis si je suis de l’avis du dernier qui a parlé 🙂
    Je n’aimerais être personne à Marseille : ni flic, ni voyou, ni habitant de la téci. La vie est bien faite.
    Mais ce film, il remue.

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    • Ah il remue, c’est sûr.
      La limite entre flic et voyou, comme tu dis, ça ne date pas d’hier. Le film remet la question sur la table à la faveur d’une affaire qui fit les gros titres (et qui n’est pas close comme tu l’as rappelé dans ton article). Un sujet pour Olivier Marchal sans doute, mais Jimenez s’en tire très bien.

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  4. Ton article est très juste je trouve. On fait un procès d’intention au réalisateur accusé de montrer la difficile mission de la police à Marseille (mais ailleurs c’est pareil). Adèle est mon actrice préférée. Elle a un sacré charisme. J’irais voir ce film pour y découvrir une autre réalité que celle lue dans libération, au choix 😉😊

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    • Libé n’est pas le seul journal à s’en prendre au film (on sait le journal assez peu enclin à soutenir la Police), sans prendre le temps d’entendre le point de vue du réalisateur. Pourtant celui-ci insiste bien sur le fait qu’il ne dédouane nullement les policiers de leurs responsabilités, n’excuse en rien leurs agissements. Jimenez n’a pas la carte, n’ayant pas su véritablement convaincre avec ses précédents films (que je n’ai pas vus). Essaie de le voir sans à priori, tu te feras ton propre avis ensuite.

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  5. J’ai entendu du bien de ce film, ce que ton post confirme, et j’avais vu et bien aimé La French. C’est d’assez bonne augure et je pense aller le voir lorsque l’occasion se présentera. Je n’ai rien contre Giménez, si j’en juge par La French, le gars est bon pour filmer l’action. Quoiqu’en dis Libé

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    • Je me souviens en effet de ton article très enthousiaste. Il est indéniablement efficace, et ils ne sont pas nombreux les films français qui peuvent se targuer d’être aussi réussis dans le domaine de l’action. Pour ce qui est du fond, le réalisateur rappelle en exergue qu’il ne cherche pas à légitimer qui que ce soit, mais le choix de son point de vue est tout de même assez évident. Au-delà du sort des individus, c’est bien une certaine politique de la ville qui est dans le collimateur.

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    • C’est effectivement assez édifiant, tout en montrant les dérives d’une police obligée de se dévoyer pour satisfaire la politique du chiffre. Certains auront eu tôt fait d’accuser le propos du film de servir le discours rance d’un polémiste en vogue. Je ne crois pas que ce soit l’intention du film néanmoins.

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      • Il n’y a en effet aucun rapport. Je connais plutôt bien le sujet : la police a souvent travaillé avec des moyens obsolètes ou limites. Les indicateurs de performance mal compris ont rajouté une pression supplémentaire. Il suffit de voir les autres affaires qui ont suivi ainsi que les raisons de la fin de l’OCTRIS, remplacé par l’OFAST. Ce fut pour le coup un vrai scandale d’État.

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  6. Force est de constater que contrairement à ce que certains voudraient bien croire, certaines choses montrées dans ce film sont finalement assez raccords avec ce qui se passe en réalité (la preuve la semaine de sa sortie des crimes ont eu lieu dans le coin). De même que l’on a eu le même battage médiatique habituel avec du politique qui braille et des opérations « coup de poing » qui ne durent pas bien longtemps comme démontré dans… le film. Après le film n’est pas exempt de défauts. Certaines scènes d’action sont dégueulasses à cause de la shaky cam. Adèle Exarchopoulos a un rôle ingrat. François Civil a un accent marseillais à coucher dehors. On sort peut-être un peu trop les violons pour les policiers. Mais il n’en reste pas moins un polar efficace et plus nuancé qu’il n’y paraît. Quant à ceux qui semblent découvrir ce qu’est la récupération politique, je ne peux pas grand chose pour eux. 😉

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