The CARD COUNTER

Le roman d’un pécheur

Credit: Courtesy of Focus Features

« Que suis-je aujourd’hui ? Un zéro. Que puis-je être demain ? Demain, je peux ressusciter d’entre les morts, et, de nouveau, commencer à vivre ! Tant qu’il n’a pas encore disparu, je peux retrouver l’homme en moi. »

Fiodor Dostoïevski, Le joueur, 1866.

C’est comme un vieux fantôme qui refait surface. Paul Schrader n’a pourtant pas chômé depuis les années 80, époque où il remporta un certain succès en tant que cinéaste avec « American Gigolo », mais ses derniers films ont eu bien des difficultés à trouver la porte de nos salles hexagonales. Il avait jadis montré la route du « Taxi Driver » à son vieux compère Martin Scorsese, ce dernier lui indique le chemin des casinos en produisant « The Card Counter », chronique sombre et magnétique d’un joueur en quête de délivrance, qui écume les tapis verts pour éviter de broyer du noir. Lire la suite

Un HEROS

Sac de nœuds 

« Andrea, à voix haute : Malheureux le pays qui n’a pas de héros.
[…]
Galilée : Non. Malheureux le pays qui a besoin de héros. »

Bertolt Brecht, La Vie de Galilée, scène 13, 1938.

La vérité sort de la bouche des enfants paraît-il. Encore faut-il qu’ils puissent la dire car dans certains pays, ils n’ont même plus la force de parler. Et puis, qui les croirait ? Si les mots ont du mal à sortir face à Asghar Farhadi, les images et les situations parlent d’elles-mêmes pour défendre « un Héros », film dont la réputation semble mise à mal alors que le réalisateur questionne justement les promoteurs de l’exemplarité. Lire la suite

The POWER of the DOG

Par la peau du cuir

« Deliver my soul from the sword ; my darling from the power of the dog. »

Psaume 22:21, King James Bible, 1611.

A la lumière rasante d’une fin de journée, dans le relief accidenté d’un massif montagneux à l’heure où les troupeaux se rassemblent pour passer la nuit, parfois une forme apparaît. Les hommes qui s’installèrent à l’ombre des géants, dans les endroits reculés du sauvage Montana connaissent bien ce phénomène. L’écrivain John Savage également, mais il détestait cette région pour cette même raison. Il l’a d’abord traduit en mots, avant que la cinéaste Jane Campion ne le fasse en images. « The Power of the Dog » surgit parmi ces ombres vivantes, comme un aboiement sourd qui se fait entendre lorsque la caravane passe. Lire la suite

SPIDER-MAN : No Way Home

Watts the… ?

« Le temps, l’espace, la réalité : ces éléments ne sont pas linéaires. Ce sont des prismes reflétant une infinité de possibilités, dans lesquels un simple choix peut aboutir à d’innombrables réalités, créant autant de mondes alternatifs à ceux que vous connaissez. »

Monologue du Gardien dans la série « What if… ? », saison 1, 2021.

Tel l’Ulysse d’Homère, emporté par les courants contraires, Spider-Man n’en finit plus d’arpenter les chemins qui le ramèneront chez lui. Revenu d’une « Civil War », on l’a d’abord cru de retour au bercail dans « Homecoming », mais un mystérieux brouillard l’a finalement emporté « Far from home ». Toujours pris dans les rets du réalisateur Jon Watts, voici désormais « Spider-Man : No Way Home », aventure sans retour qui lui mettra, comme à tous les spectateurs, l’esprit sens dessus dessous. Lire la suite

WEST SIDE STORY (2021)

Danse avec les Sharks

« The air
Is humming,
And something great is coming!
Who knows?
It’s only just out of reach,
Down the block, on a beach,
Maybe tonight . . . »

« Something’s coming », paroles de Stephen Sondheim (22.03.1930 – 26.11.2021)

Sa disparition n’a pas fait grand bruit ici-bas. Il était reconnu comme l’un des plus grands, si ce n’est le plus grand dans son pays. Stephen Sondheim était un « Titan de la Comédie Musicale », le Mozart de Broadway, et il le fut durant soixante-dix ans de carrière. Des feux de la rampe new-yorkaise aux projecteurs hollywoodiens, il ne fallut souvent qu’un entrechat pour sublimer ses œuvres et les donner à voir à un plus large public : de « Gypsy, la Venus de Broadway » à « Into the Woods » revu par le spécialiste Rob Marshall, en passant la fable saignante et croustillante de « Sweeney Todd, le barbier de Fleet Street » cuisinée par Tim Burton, il y en eut décidément pour tous les goûts. Mais le show qui le plaça durablement sur la route pavée d’étoiles fut bien celui donné au cœur de Manhattan à la fin des années 50, orchestré par Leonard Bernstein, chorégraphié par Jerome Robbins, mis en image par Robert Wise et aujourd’hui par Steven Spielberg : « West Side Story », une histoire de conquête de cœurs et de guerre de territoire où désormais cohabitent à jamais les deux Steve. Lire la suite

Les ETERNELS

Tombés du ciel

« L’éternité c’est long… surtout sur la fin. »

Woody Allen (entre autres)

Les dieux existent, ils vivent parmi nous. C’est en tout cas un fait admis dans le monde merveilleux de Marvel. Voilà des lustres que le studio nous éclaire sur l’existence de titans aux pouvoirs cosmiques qui se sont coalisés pour défendre notre espèce. Malgré la fin de partie sifflée par les Avengers, il fallait bien que la Maison des Idées trouve d’autres guerres à mener. Elle s’est alors tournée vers un nouvel âge mythologique, l’espérant apte à relancer la machine à profit. De son chapeau rempli de costumes, elle sort « les Eternels », entités créées il y a près d’un demi-siècle par Jack Kirby dans les cases d’une bande dessinée bon marché. Les voici désormais entre les mains de Chloé Zhao, chargés d’apporter la bonne parole à l’humanité, mais les nouvelles ne sont pas forcément bonnes. Lire la suite

CRY MACHO

Ol’ Gringo

« C’est l’histoire d’un homme qui a traversé des moments difficiles dans sa vie et qui, de manière inattendue, se voit confronté à un autre défi. Il ne le ferait normalement jamais, mais c’est un homme de parole. Il va jusqu’au bout. Et cela fait repartir sa vie à zéro. »

Clint Eastwood in Entertainment Weekly, 5 août 2021.

Comme les roues d’un vieux modèle au volant duquel on est désormais habitué de le trouver, la caméra de Clint Eastwood tourne encore. L’acteur et réalisateur, devenu un vieillard encore bien alerte, n’en finit plus de regarder dans le rétroviseur dès lors qu’il se met en scène, mettant en ordre chaque élément de son œuvre avant de l’offrir en héritage à la nouvelle génération. Voilà des années maintenant qu’on le sent proche de la fin, poursuivant l’aventure toujours un peu plus loin lorsque sort chaque nouveau film sur les écrans. Dans « Cry Macho », Clint Eastwood est bien vivant, même s’il est évident que le bout de la route n’est plus très loin. Rien que pour faire encore un bout de chemin dans son pick-up, on est prêt à fermer les yeux sur les ratés du moteur. Lire la suite

ILLUSIONS PERDUES

Les masques et la griffe

« Les belles âmes arrivent difficilement à croire au mal, à l’ingratitude, il leur faut de rudes leçons avant de reconnaître l’étendue de la corruption humaine. »

Honoré de Balzac

De quoi Balzac est-il le nom ? Voilà bien une question qui taraude Xavier Giannoli, lui qui a laissé mûrir depuis de nombreuses années ce projet d’adapter « Illusions perdues ». La réponse s’est construite au fil des films qu’il a tournés, qui sont autant de pierres à l’édifice de la comédie humaine, comme autant d’arrêts sur image édifiants. Du ringard de bastringue à la diva discordante, de l’inconnu célébré à l’imposteur bâtisseur, tous mentaient ou se mentaient, piquant droit vers Rubempré et sa poésie florale joliment dépouillée par le tumulte d’une farandole à l’effrayante cruauté. Lire la suite

Le DERNIER DUEL

Balance ton heaume

« 1. « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. » Dieu a voulu l’espèce humaine bisexuée et l’union de ces deux sexes.
2. Mais il a créé ces sexes inégaux : « Il faut que je lui fasse une aide (adjuditorium) qui lui ressemble (simili sibi).  » L’homme a précédé ; il conserve la préséance. Lui-même est image de Dieu. De cette image, la femme n’est qu’un reflet, second. « Chair de la chair d’Adam », le corps d’Eve fut formé latéralement. Ce qui le place en position mineure. »

Règlement matrimonial médiéval in Georges Duby, Le chevalier, la femme et le prêtre, 1981.

Ils sont peu, aujourd’hui, les grands cinéastes à oser s’aventurer dans les grandes heures de l’Histoire. S’il en est un qui, depuis son premier film, s’en est fait une spécialité, c’est bien Sir Ridley Scott. Cinéaste pointilleux, adepte des grandes fresques comme naguère l’était le pionnier De Mille, il n’a fait l’impasse sur aucune période, tournant sa caméra vers le passé autant que vers l’avenir. Après avoir conté le temps de croyants du « Kingdom of Heaven », puis narré la légende du brigand de Locksley dans « Robin Hood », le voici de retour au temps où la France revêtait « son blanc manteau de cathédrales », à la faveur d’un « Dernier Duel » qui opposa deux preux sous l’œil du roi, et d’une gente dame qui réclamait que l’on lave son honneur faute de pouvoir elle-même le défendre à armes égales. Lire la suite

MOURIR peut ATTENDRE

Jamais plus, jamais

« Non, ce n’est pas de la mélancolie, plutôt une forme de tristesse et énormément d’émotions mêlées. Ce sont quinze années de ma vie ! C’est énorme. Mais je suis ravi qu’on ait fait ce nouveau film, parce qu’il permet de régler tout ce qui était en suspens. Je crois que c’est la bonne façon de prendre congé. Qui sait ce qui va se passer… »

Daniel Craig dans Première n°504, février 2020.

Il fallait bien qu’il s’arrête un jour. Blofeld sous les verrous, le « SPECTRE » exorcisé, Daniel Craig avait décidé de se ranger des DB, de laisser son 007 à quelqu’un d’autre. Sous la pression de la productrice Barbara Broccoli, et la promesse d’un dernier chèque pour garantir ses vieux jours, il s’est laissé finalement convaincre : « Mourir peut attendre » pour le célèbre James Bond, le temps d’une ultime mission qui les rassemble toutes, un produit de synthèse distillé par Cary Joji Fukunaga qui ressemble à un bouquet de fleurs fanées déposé sur le marbre froid d’une tombe qui attend sa dépouille. Lire la suite