LICORICE PIZZA

Once upon a time… in Encino

« I wake up on the other side (send my love, send my tears)
Wondering, « was I just dreamin’ ? » (wavin’ back to my fears)
(City of mine)
Was I just dreamin’ ? »

Haim, Los Angeles, in « Women in music Pt III », 2020.

Prenez une galette de réglisse, creusez des sillons dans lesquels vous semez de quelques graines d’amour ramassées sous le « July Tree » de Nina Simone, ajoutez un peu de Jim Morrison, de Paul McCartney, de David Bowie et laissez venir Blood, Sweat & Tears, puis emballez le tout dans les arpèges de Jonny Greenwood, et vous obtiendrez une délicieuse « Licorice Pizza » façon Paul Thomas Anderson : un film qui a le goût de San Fernando Valley, des années lycées, des mini-jupes à fleurs d’oranger, des boulevards bordés de palmiers. Un film qui sent l’été toute l’année, un film qui court après le temps passé.

« C’est la fin du monde ! » crie le joyeux Gary en courant au milieu des voitures à l’arrêt, zigzaguant dans la longue file des automobiles immobiles qui s’empilent aux portes de la station essence. C’est annoncé à la télé, Nixon vient de parler, le pétrole vient à manquer. Choc pétrolier, There will be no blood. Pas de panique à L.A., on fait la queue, on patiente, on attend son tour, pas question de s’énerver. Les seuls à flipper vraiment roulent en Ferrari, vivent dans les hauteurs, complètement perchés. On croise de sacrées vedettes quand on remonte les routes en lacets. Il était une fois… à Hollywood Hills. Anderson avait pensé à Leo DiCaprio pour jouer Jon Peters, l’explosif coiffeur de célébrités. C’est finalement Bradley Cooper qui fera le m’as-tu-vu assoiffé de sexe, court passage mais ô combien marquant dans le rôle de cet allumé qui figurait comme producteur au générique de « A Star is Born » version Streisand (le Californien aime les clins d’œil).

Dans le genre azimuté, il y a aussi Sean Penn, prêt à se lever une jeunette dans l’élégant costume de Jack Holden (toute ressemblance avec William Holden, celui de « Breezy » et des « Ponts de Toko-ri », n’étant évidemment nullement fortuite). Lui-aussi aura son quart d’heure de show, son moment à moto, avec pour partenaire un Tom Waits tout en verve et en délire. Dans « Licorice Pizza », il n’y a peut-être plus de pétrole mais il y a du rire et de la dérision. Il y a surtout de l’énergie à revendre, de l’ardeur juvénile qui bat le pavé d’Encino. Dans cette banlieue terne de L.A., les réservoirs sont à sec, mais les idées fusent dans la tête des jeunes et le business bourgeonne de toutes parts : et pourquoi pas vendre des waterbeds ? C’est toujours mieux que d’être le faire-valoir d’une vieille rombière dans un programme ringard. Gary Valentine, pas encore majeur mais déjà enfant de la télé, a de la suite dans les idées. Les 70’s sont les années vinyles (« Licorice Pizza » est aussi le nom d’une boutique de disques qu’on ne voit pas dans le film), autant y aller à fond et faire péter la bande-son.

Mais Anderson aime la manière romantique : aux ébats énergiques il préfère voir les corps flotter en surface, retenir l’émotion, la filtrer du bout des doigts. Et s’il se glisse sous la table, c’est juste pour voir les genoux se frôler en même temps que les regards. L’énergie ne vient jamais à manquer grâce à la mise en scène de PTA, cette caméra mobile, éprise de liberté (« La caméra en mouvement, c’est ce qu’il y a de mieux », le réalisateur le confesse volontiers sur France Inter), qui vient cueillir les personnages principaux dans la foule des figurants qui patientent tranquillement dans la file d’attente. Peu de têtes connues, mais des airs de famille tout de même dans ce nouveau film d’Anderson : n’est-ce pas le paternel DiCaprio qui tient la boutique de matelas aqueux, avec son air de producteur hippie libidineux et sa vendeuse au look Suprême ?  Ce qui est sûr, c’est que l’affaire a plu à Gary, rôle qui échoit naturellement à Cooper… Hoffman, fils tout en tâches de rousseurs de feu Philip Seymour.

Quant à la demoiselle de dix ans son aînée dont il va très vite tomber amoureux, elle n’a même pas besoin de changer de prénom. Le réalisateur la connaît bien pour l’avoir à de nombreuses reprises filmée marchant dans les rues de L.A. Elle est d’ordinaire plutôt en retrait la benjamine des sœurs Haim, guitare en main et cantonnée dans les chœurs, laissant Danielle assurer le lead. Anderson a flashé sur Alana et ses sœurs, alors il invite toute de la famille à devenir les Kane, citoyens d’honneur de sa « Licorice Pizza ». le garçon et la fille ne vont alors cesser de se croiser, se courir après, se séparer et se rabibocher à la foire pour ados, s’apprivoiser au bar d’un resto chic où le serveur vous donne du monsieur Gary et de la Mademoiselle Alana.

Dans ce Los Angeles aux seventies plus vraies que nature, on s’affale dans des fauteuils maronnasses, on regarde la télé en famille, mais on fume aussi de l’herbe dans un crépuscule couleur Hotel California. On s’attend presque à voir surgir la dégaine débraillée de Doc Sportello au coin de la rue, ou Burt Reynolds en pleine « Boogie Night » avec Marc Wahlberg, mais c’est l’affiche d’un candidat à l’élection qui apparaît dans la vitrine. Il a la tête d’un frère Safdie mais se fait appeler Joel Wachs. Voilà que la politique entre dans le jeu. Mais Anderson n’a finalement que faire d’enjeux dramatiques d’envergure. Il bifurque, laisse aller, en roue libre, sans pesanteur métaphysique, sans menottes aux poignets. Son scénario est une suite épisodique de petites aventures (dans tous les sens du terme), de ruptures anecdotiques et d’émois intermittents. Seule constante : rester sanglé aux liens élastiques qui unissent Alana et Gary.

Anderson a arrosé sa « Licorice Pizza » de souvenirs de jeunesse, d’intimité sucrée et de disputes salées, où la lâcheté du garçon encourage l’esprit volage de la fille, tous deux ballottés par les lois de l’attraction. Ce teen spirit fleure bon la rom-com nostalgique mais, par la grâce d’un réalisateur sûr de ses atouts formels, jamais il ne dégouline. Aussi moelleux et confortable qu’un waterbed, et par les temps qui courent, ce serait dommage de ne pas en profiter.

32 réflexions sur “LICORICE PIZZA

  1. Les interventions de Bradley (génial) et Sean (franchement il faut l’avoir lu avant pour faire le parallèle avec le William Holden de Breezy et ça ne bouleverse pas le cours du 7ème art…) pourraient être des courts métrages ou des sketches sans grand lien avec le film.
    La bande son est un régal.
    Et les deux tourtereaux sont charmants avec leur absence de glamour hollywoodien.
    Gros coup de coeur pour Cooper (Gary).
    Et rien sur la prodigieuse scène du camion !!!???
    Bon, j’avoue que le lent effet kiss cool cool fait encore effet.

    invite toute de la famille à devenir les Kane

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  2. C’est vrai que la bande-son est très bien, spécialement la séquence des Doors, qui donne envie de danser sur son siège. Le côté nostalgique des 70’s marche bien.
    Pour le reste, je n’ai pas été tellement touchée par cette histoire et ses deux jeunes ambitieux personnages…

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  3. Un magnifique moment de pur cinéma, nostalgie en prime forcément, mais derrière la fantaisie il y a aussi une belle histoire d’amour. Par contre, le côté « détournement de mineur » ne fait pas débat (étonnant vu la période !), sans doute aidé par une actrice qui fait 10 ans de mois et un acteur qui en fait quasi 10 de plus. Ce sera mon bémol…

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    • Effectivement, pas de polémique en vue. Ceci dit, c’est le plus jeune qui fait le premier pas dans cette histoire, et qui se montre le plus mûr des deux avec son entreprise de lits à eau. Et elle se déclare en revanche « la plus cool » des deux. 😉

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  4. Dois-je comprendre que tu as enfin réussis a regarder Breezy ? Sinon superbe article comme toujours, rien a dire, tu me donnes envie de goûter a ce Licorice pizza une seconde fois, malgré mon aversion pour le réglisse. Je pense que le père Hoffman aurait été fière de son rejetons qui est bien parti pour prendre la relève, une étoile est née.

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    • Eh non, toujours pas. Sinon crois bien qu’une chronique de l’Eastwood aurait eu sa place ici. Son heure viendra.
      Le jeune Hoffman est très bon dans le film, tout comme Alana Haim m’a bluffé d’ailleurs. Ils sont tous deux si loin des canons d’Hollywood. J’ai notamment adoré cette scène d’entretien d’embauche avec la directrice de casting en gros plan. Décidément, un film qui fait du bien.

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  5. Un film sucré-salé (comme son titre-vinyl) plein de charme en effet, où Anderson revisite les souvenirs de ses amis et qui, en même temps, s’inscrit pleinement dans le sillon tracé par ses derniers films : les relations entre Gary et Alana ne sont pas justes amoureuses ; elles sont aussi inséparables de la question des rapports de pouvoir entre les êtres qui intéresse tant le réalisateur, l’attachement d’Alana à Gary dépendant aussi de sa réussite professionnelle. Comme toi, j’aime particulièrement July Tree de Nina Simone, même si le crescendo de Life on Mars ? fait toujours son effet.

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  6. « Licorice Pizza » de Paul Thomas Anderson…
    Evidemment, un film de Paul Thomas Anderson, ça ne se manque pas…
    Par contre, cette fois, on est un peu surpris par le contenu et le scénario. Apparemment, il s’agit d’un film de « teenagers » des années 60 ou 70, ou plutôt d’une parodie du film d’ados, bluette sucrée/salée avec tout ce que cela peut avoir de convenu. Au départ, ça se passe assez mal entre les deux ados, mais, on l’a bien compris, tout finira évidemment par une « happy end » et le baiser final…
    On a l’impression parfois d’être dans un feuilleton télévisé; d’ailleurs le film est découpé en séquences, qui pourraient tout à fait convenir à une série. Manifestement Paul Thomas Anderson s’est beaucoup amusé, sans trop se préoccuper du scénario, particulièrement foutraque, fourre-tout et qui ne se préoccupe aucunement de quelconques vraisemblances. Evidemment, tout cela donne un peu l’impression d’une histoire confuse et on frise parfois le n’importe quoi…
    Effectivement, ce qui a surtout intéressé le réalisateur, c’est la créativité, le rythme, la déconnade et surtout le ton, burlesque parfois, bourré de gags. Il y a une accumulation de séquences mises bout à bout, toutes drolatiques et qui passent souvent du coq à l’âne. Je vous conseille en particulier la séquence où Sean Penn intervient en guest-star désopilante. Le rythme est endiablé, avec une bande-son du feu de dieu.
    Il y a tout de même une satire de la société américaine, du milieu du cinéma et du puritanisme des Américains qui apparaissent parfois comme de grands gosses naïfs, sentimentaux et pleurnichards.
    En conclusion, « Licorice Pizza » est un film léger, qui a le goût de la friandise, mais il me semble qu’il restera comme une œuvre mineure dans la filmographie de Paul Thomas Anderson, à côté de chefs-d’œuvre comme « Boogie nights », « Magnolia », « There Will Be Blood », « The Master », « Inherent Vice » ou « Phantom Thread »…

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    • Mineur par son sujet, mais majeur pour son effet. Je reprendrai volontiers une part de cette « Licorice Pizza » un jour. Et puis, il traîne dans le sillon de cette romcom atypique un air du temps (choc pétrolier, ambiance électorale délétère, Hollywood sur le déclin via le personnage de Sean Penn, ou qui pète les plombs avec Bradley Cooper) qui rend le film moins léger qu’il n’y paraît.

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  7. I admit that I was looking forward to your review on this film. I love Anderson, he is one of the directors I love the most (it may be trivial, but There will be blood is the work I love most about him and also one of my favorite films). I love when a director manages to create something nostalgic but with a certain intelligence. We’ve been inundated with nostalgic movies and TV series lately, but many of them have the usual flaws and aim to strike the hearts of many nostalgic for the « good old days ». Anderson, on the other hand, is a much smarter person and does not make this mistake. And that makes me happy, I can’t wait for the film to come out here too.

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    • I’m sur you’ll be seduced by this new PTA film. And you’re absolutely right to say that he’s a smart director, even when he works on the nostalgic vibe. No « good old days » but something solarious is shining from that romance, a « boy meets girl » movie but it follows an original way.

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  8. Tu as vraiment trouvé drôle le passage avec Sean Penn ?
    Pour ma part, j’avais l’impression d’être devant une jolie coquille vide… (je me fais beaucoup d’amis en ce moment sur tweeter…) 😉
    Bref, tu l’auras compris, je me suis ennuyé ferme devant cette pauvre romance. 😀

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    • Eh oui, ça m’a bien fait rire cette vieille drague lourde qui vire au grand n’importe quoi sur le terrain de golf. Mais le passage Bradley Cooper est beaucoup plus drôle, je le concède, d’ailleurs il arrive après.
      Les films ne fonctionnent pas sur tout le monde. Mais ne serait-ce pas le style de PTA qui t’ennuie ferme ?

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      • Ce n’est pas mon cinéaste préféré, mais j’avais bien aimé Boogie Nights et, dans une moindre mesure, Magnolia (Pas vu There Will Be Blood). Mais là, je trouve que ça ne fonctionne pas et que quasiment tout sonne creux. Tu le dis toi même, ça vire au grand n’importe quoi. 😉 On ne s’attache pas vraiment aux personnages et le film a beau durer 2h30, cela donne l’impression que tout est survolé sans véritable cohérence, un comble pour une histoire « basée » sur des faits réels comme on dit aujourd’hui. Pendant tout le film je me suis demandé si ce qui nous était présenté s’étalait sur plusieurs années ou simplement quelques mois. Voilà c’était ma petite note dissonante dans ce concert de louanges. 😉 😀

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        • Tu es donc plus proche du PTA première manière que de sa forme récente. J’aime aussi aussi sa première période mais elle semblait encore très imprégnée du modèle altmanien. Je trouve qu’il a su, après « Punch Drunk Love » trouver un style singulier et passionnant’

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  9. Salut Princecranoir

    Je suis un peu comme Marcorèle ci-dessus : je vois pourquoi tu as aimé, c’est très bien foutu, bien filmé, les acteurs sont épatants et les petits caméo avec Sean Penn ou Bradley Cooper, c’est sympa mais tout ça pour quoi faire ?

    Le fil conducteur est inexistant, les séquences « Alana flirte avec un mec, Gary est degoûté donc il flirte avec une fille, Alana est dégoûtée etc … » se suivent et ne font pas avancer vraiment l’intrigue.

    J’ai regardé un bel objet, plaisant, mais cela ne m’a pas vraiment transporté outre-mesure.

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    • Il y a un peu plus que cela tout de même derrière la romcom.

      Mais je comprends que le film déçoive, c’est d’ailleurs souvent le propre des films de PT Anderson. J’avoue que je me sens bien dans son style, je trouve qu’il se réinvente à chaque fois, se promène d’un sujet l’autre. Et ce film m’a fait du bien.

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  10. Et moi aussi j’ai plané sur ce film. M’a donné envie de voir ceux manqués du réal, ou de revoir ceux à côté desquels je suis passé (« duquel » en fait, Inherent). Mais celui-ci a fait son effet… complètement, même dans ses parties plus faciles (les deux passages saillants à coup de stars déjantées). Et, comme le fait remarquer Strum, l’histoire d’amour qui se tisse ne délaisse pour autant les rapports de pouvoir que la ville donne à voir. Ah, et merci de me faire découvrir Haim. J’ignorais d’où sortait cette fille. Et tout ça est très cool.

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    • Très cool, oh oui. J’avais évoqué sur le blog également « Inherent Vice », encore plus planant je dois dire. Plus déroutant dirais-je, Pynchon oblige.
      Ici, Los Angeles est plus juvénile, plus enjoué, moins enfumé et pourtant bien fumeux quand même.
      Bonne écoute des summer girls 😉.

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  11. « J’ai vu Licorice Pizza en 70 mm à L’Arlequin. Ce jour-là, nous, les spectateurs, respirions ensemble cette beauté extravagante. Comme si le 70 mm était à sa place. Cette solitude à côté du souffle des autres, des toux, des bruits, c’est parfois détestable, mais, pour moi, c’est l’expérience vraie du cinéma. »
    Claire Denis, les Inrocks, 2022.

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