MOONAGE DAYDREAM

Sound + Vision

« Il y a des étoiles mortes qui brillent encore parce que leur éclat est pris au piège du temps. »

Don DeLillo, Cosmopolis, 2003

Six ans déjà. Bientôt sept. « Que faisiez-vous le 10 janvier 2016 ? » interroge Philippe Manœuvre, le rock critic aux lunettes noires dans « Flashback Acide ». Quelque chose s’est incontestablement produit le jour où David Bowie est mort. Un basculement cosmique. Une faille dans l’espace-temps. Un séisme a secoué la Lune. On a même vu des araignées martiennes porter le deuil. Where are we now ? Mais Bowie est-il vraiment mort ? David Jones s’en est allé, ça c’est sûr. Ashes to ashes. Mais Bowie vit encore (« all the young dudes, carry the news ! »). Ou plutôt, il revit grâce au travail de titan accompli par le documentariste Brett Morgen dans « Moonage Daydream ». Les cinq lettres de son nom s’illuminent dans une nuit noire à couper au couteau. Le cadavre en orbite du Major Tom bougerait-il encore ? Hello spaceboy ! La ferveur et la furia de ses concerts emplissent à nouveau l’espace dans un déferlement de sons, d’images et de couleurs. Lire la suite

NOPE

Cowboy et envahisseur

« Dans la société américaine, lorsque vous êtes noir, le danger peut venir de n’importe quel endroit, à n’importe quel moment. Je me suis toujours demandé ce que des Noirs américains feraient devant une soucoupe volante, ils diraient : « Nope. » »

Jordan Peele in Le Monde, 7 août 2022.

S’arrêter un instant, lever la tête et contempler les nuages. Là-haut, le spectacle est permanent, vertige de formes en mouvement, univers de l’imaginaire et des idées passagères, céleste promesse d’espoir sur fond bleu ou sombre monde grondeur habité par des forces hostiles. « Watch the sky » disait-on dans un vieux film de SF, comme si, dans ce vingtième siècle nucléaire, l’humanité devait désormais prendre garde à ce qui nous tombe du ciel. Le comique Jordan Peele prend cette stranger « Thing » très au sérieux, se méfiant des images toutes faites sans renoncer au plaisir des yeux. A la fatalité il dit « Nope ». Lire la suite

As Bestas

vents contraires

« C’est fort, une bête. Surtout les petites. Ça dort tout seul dans un creux d’herbe, tout seul dans le monde. Tout seul dans le creux d’herbe, et le monde est tout rond autour. C’est fort de cœur ; ça ne crie pas quand tu les tues, ça te fixe dans les yeux, ça te traverse par les yeux avec l’aiguille des yeux.
T’as pas assez regardé les bêtes qui mouraient. »

Jean Giono, Colline, 1929.

Du côté d’El Bierzo, entre la Cordillère Cantabrique et les monts du León, au bout d’un camino étroit et caillouteux qui s’accroche sur les flancs boisés de la paroi, on trouve quelques bâtisses de pierres sèches à demi écroulées, envahies par les ronces, vides de leurs occupants. Il y souffle un vent féroce qui, à la saison froide, envole le tapis de feuilles, se charge de flocons et fatigue les hommes et les femmes qui rejoignent leur abri. Les quelques fermes subsistantes feront le décor idéal pour « As Bestas », un thriller rural magistralement empoigné par Rodrigo Sorogoyen. Lire la suite

La NUIT du 12

Fire walk with her

« Il est des crimes qui vous habitent ; des crimes qui vous font plus mal que les autres et vous ne savez pas toujours pourquoi. Vous êtes cueilli par surprise, au moment où vous vous y attendiez le moins, par un détail qui vous laissera le cœur en pièces. Ils se fichent en vous comme une écharde dans la chair et tout autour la plaie ne cesse plus de s’infecter. »

Pauline Guéna, 18.3 – une année à la PJ, 2020.

Vingt pour cent de crimes non résolus. La statistique est effrayante. Suffisamment pour en faire le terreau d’un polar dans lequel s’engouffre Dominik Moll. S’inspirant des écrits en immersion de Pauline Guéna, il remonte jusqu’à « la nuit du 12 », une nuit noire d’octobre dans la vallée de la Maurienne où fut commis un abominable féminicide, une histoire à rendre fou enquêteurs comme spectateurs. Lire la suite

DECISION to LEAVE

Dans la brume asiatique

« Où est passée cette personne ?
Ouvre les yeux dans le brouillard
Cache tes larmes »

Jung Hoon-hee, 안개,1972.

Le polar coréen a décidément les faveurs du festival de Cannes. Tout le monde a évidemment en tête le triomphe phénoménal du « Parasite » de Bong Joon-ho, mais il y eut avant lui la révélation Park Chan-wook qui rafla le Grand Prix des mains de Tarantino pour « Old Boy », le Prix du Jury de celles d’Isabelle Huppert pour « Thirst » et désormais un Prix de la Mise en Scène pour « Decision to Leave », film qui impressionna Vincent Lindon et ses jurés. Devenu depuis l’un des chefs de file du nouveau cinéma coréen, son prestige n’a cessé de grandir au fil des films, et ce n’est certainement pas avec celui-ci que sa côte vertigineuse va s’effondrer. Lire la suite

INCROYABLE mais VRAI

It’s all trou

« Curiosité n’est que vanité. Le plus souvent on ne veut savoir que pour en parler. »

Blaise Pascal, Pensées, 1670.

Les multivers of madness de Quentin Dupieux se suivent à un rythme soutenu et se ressemblent parfois. Après la série animalière peuplée de « Daim » et de mouche à « Mandibules », il décide de se pencher sur une autre espèce assez curieuse : l’être humain. Pour ce faire, le tandem d’hurluberlus laisse place au vieux couple : il déménage avec Alain Chabat et Léa Drucker dans un pavillon pas banal. Pas question de voler dans le sens du vent quand on a une cervelle d’Oizo, dans le monde à l’envers du réalisateur, il faut s’attendre à assister à plus d’un phénomène « Incroyable mais vrai ». Lire la suite

TOP GUN : Maverick

Pilote de cœur

« Un avion symbolise la liberté, la joie, la possibilité de comprendre. Ces symboles sont éternels. »

Frédéric Zumbiehl, les aventures de Buck Danny : Sabre sur la Corée, 2013.

Qui n’a jamais escaladé une tour de huit cents mètres, décollé à bord d’un avion de chasse ou fait de la moto sans casque n’est pas Tom Cruise. Alors qu’il approche la soixantaine, que les produits Marvel continuent d’enterrer un à un les dinosaures du blockbuster à grands coups de super-pouvoirs numériques, l’acteur se paie une cure de jouvence en retournant à l’école de ses premiers amours, en exhumant la carlingue d’un vieil aéronef qui le porta aux nues il y a plus de trente-cinq ans. Dans son emballage couleurs eighties, « Top Gun : Maverick » carbure à la nostalgie supersonique, toujours propulsé par le vieux pape du genre Jerry Bruckkeimer et piloté cette fois-ci par le rookie Joseph Kosinski. Mais c’est bien Tom Cruise le commandant de bord de ce projet qui s’envole à tire d’ailes vers ce qui pourrait bien devenir le plus gros succès de sa carrière. Lire la suite

Les CRIMES du FUTUR

Organe de toi

« Nous vivons une époque radicale, mon garçon. Vous ne la sentez pas ? Vous devez exagérer avec l’époque, exagérer jusqu’au point de rupture. »

David Cronenberg, Consumé, 2016.

Depuis maintenant des années, tel le personnage à l’esprit dérangé de son « Spider », David Cronenberg n’a eu de cesse de tendre des fils entre ses films, de tisser la toile d’une œuvre singulière, autant par la forme que sur le fond du sujet. Il n’aura eu de cesse de chercher la profondeur, d’explorer l’être humain, cette machine molle chère à Burroughs, soumise à la déformation et aux affres de l’usure des ans. Renouant avec le producteur de « Crash », puis de « eXistenZ », il a exhumé un script de vingt ans d’âge, lui a donné le titre d’un de ses premiers métrages, et contemple l’avenir avec circonspection, nous rend complices d’une performance à corps ouvert qu’il a intitulée : « les Crimes du Futur ».  Comme disait Allegra Geller dans « eXistenz » : « it’s gonna be a wild ride… » Lire la suite

The NORTHMAN

Hel fest

« Regardez comme il me dévisage. S’il n’a pas été enfanté par un noir bélier pendant la pleine lune, mon nom n’est pas Ragnar. »

Ragnar dans « Les Vikings » de Richard Fleischer, 1958.

Sonnez l’alarme, et faites résonner le cor, les Vikings sont de retour et ils ont bien l’intention d’écumer les salles obscures. On les a d’abord vu accoster nos écrans dans une série canadienne signée Michael Hirst. Pendant ce même temps, des dieux Asgardiens autrement plus bling-bling jouaient les foudres de guerre dans l’univers cinématique de la Marvel. Robert Eggers les a vus lui-aussi, perché sur son « Lighthouse » de sinistre mémoire. Né d’une vision éthylique ou fruit d’une étrange réalité archéologique, « The Northman » déterre la hache de la vengeance, il ne sera pas tendre avec les têtes de bois. Lire la suite

DOCTOR STRANGE in the Multiverse of Madness

« L’impétueuse furie de la rafale nous enleva presque du sol. C’était vraiment une nuit d’orage affreusement belle, une nuit unique et étrange dans son horreur et sa beauté. »

Edgar Alan Poe, La Chute de la Maison Usher, 1839 (traduction de Charles Baudelaire).

« Are you happy ? » La question se pose dans notre monde plus près que jamais du grand chaos. Plus notre monde se recroqueville, plus l’univers cinématique de la Marvel semble occuper le terrain de la poudre aux yeux. Une mission : divertir, détourner le regard de la morosité ambiante. Et avec le rapatriement de la totalité du catalogue de personnages autrefois dispersés aux quatre vents, la Maison de Idées peut enfin voguer au gré de ses envies, pourvu que les spectateurs suivent. Alors que l’on croyait venu le bout de la ligne narrative à l’occasion d’une fin de partie homérique, voici que se déploient d’autres possibles esquissés dans le « No way home » de Spider-Man. Mais à force de multiplier les cases, le risque est d’en perdre quelques-unes en route. Tandis que le monde chancelle sur son pied de réalité, on en appelle au « Docteur Strange in the Multiverse of Madness », et on met Sam Raimi sur le grill pour voir si le charme agit. Lire la suite