DERNIER TRAIN pour BUSAN

Ticket choc

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A en croire son cinéma, en Corée du Sud c’est la catastrophe permanente. S’y déplacer par exemple, n’est pas sans risque. On a vu récemment qu’un « Tunnel » flambant neuf pouvait tout à coup s’effondrer sur l’automobiliste pressé, et avant cela un père de famille et sa fille de 9 ans avaient eu bien des déboires en voyageant à bord du « Dernier train pour Busan » piloté par Yeon Sang-ho. Pour traverser le pays d’un bout à l’autre, il est vrai que le train reste malgré tout une des solutions les plus pratiques. Et puisque la petite Soo-ahn, en garde chez son papa à Séoul réclame de voir sa mère qui a refait sa vie à l’autre bout de la presqu’île, un billet aller en KTX (équivalent de notre TGV)  s’impose. Alors, qu’est-ce qu’on attend ? En voiture !

La question du transport étant réglée, c’est le facteur temps qui est plus difficile à gérer. Il faut croire que Seok-woo, courtier en actifs boursiers, n’en a guère à partager avec sa petite fille. Pour cet homme d’affaire occupé, le temps c’est de l’argent : il achète et revend toute la journée, au gré des marées financières. Avant que le temps presse pour de bon, Yeon s’attarde un peu sur le compartiment familial, établit le profil des usagers. La vie de ses compatriotes l’intéresse, et il ne va pas tarder à en faire un portrait salé. La désunion s’empare des foyers, fait exploser les couples, fissurant par là-même les sacro-saintes valeurs traditionnelles qui, si on suit bien la pensée du réalisateur, assurent la cohésion de tout un peuple. « Tu vas accompagner ta fille à Busan et tu vas passer du temps avec ton ex-femme pour que vous puissiez vous réconcilier » dit en substance la mère du businessman qui tente de pallier les carences d’un père pas forcément concerné. Ce dernier s’assoupit même au tout début du trajet, bercé par les secousses de la rame filant à toute vitesse sur les rails de son existence, assommé par la pression des dossiers (tout en restant malgré tout à portée de smartphone). Les évènements rocambolesques qui vont suivre vont alors l’obliger à ouvrir les yeux, changeant son ticket pour la tranquillité en une épopée sauvage pleine d’adrénaline.

En matière de zombies, deux standards s’imposent. Il y a d’abord le décavé claudiquant inventé par le regretté George A. Romero, avatar pourrissant du ressuscité vaudou qui traîne la patte de nuit comme de jour en mugissant. Et puis il y a la variante enragée de Zack Snyder qui, dans son remake d’un classique du barbu « of the dead », conservait les points faibles du spécimen (une balle dans la tête et on n’en parle plus) tout en accélérant considérablement le pas de charge. C’est le mort-vivant 2.0 qui a pris les commandes de ce train à grande vitesse, cavalant comme un dératé derrière ses proies épouvantées. Chez Yeon, ils n’hésitent pas à se grimper dessus et, même désarticulés, à percuter violemment toutes sortes d’obstacles qui viennent se mettre sur leur chemin, créant des ondes de chocs impressionnantes dont ce spécialiste des effets graphiques exploite tout le potentiel (Yeon est déjà auteur d’un violent prequel animé de ce film).

A notre époque où tout accélère, où les populations se croisent en un flux ininterrompu, il va sans dire que cette approche de la menace semble plus en phase avec l’air du temps, ainsi qu’avec le moyen de locomotion utilisé dans le film. Là où les Américains aiment voir les choses en grand, mondialisant à l’extrême la contamination (façon « World War Z » dont l’épicentre était d’ailleurs localisé en Corée du Nord), Yeon préfère réduire le périmètre de son action à son seul pays. Celui-ci, pareil à une nasse, a d’ailleurs eu maille à partir avec une autre forme d’invasion lors de la guerre contre les voisins nordistes, la ville côtière de Busan faisant déjà à l’époque figure d’ultime bastion.

Toute considération politique mise à part dans un contexte de montée en tension de part et d’autre du 38ème parallèle, le « dernier train pour Busan » a d’abord pour but d’observer les stratégies de survie du citoyen ordinaire, majorité silencieuse qui fait soudain face à une horde d’assaillants assimilés par les médias à des manifestants politiques. Transport en commun oblige, un grand brassage social s’opère, mettant dos à dos (non sans caricaturer) l’égoïsme du chef d’entreprise et l’instinct solidaire du gros bras prolétaire. Dans sa galerie de portraits qui balaye toutes les générations (de la femme enceinte à la vieille dame), toutes les catégories sociales (du clodo clandestin au courtier plein aux as) et tous les profils psychologiques (du brave conducteur de train dépassé par les évènements au sale type qui ne pense qu’à sauver sa peau), Yeon ne fait pas particulièrement montre d’une grande subtilité, châtiant les responsables comme il se doit tout en invoquant les grands sentiments afin de renouer du lien. Il parvient néanmoins à glisser au fil de sa mise en scène des éléments anecdotiques qui vont s’avérer de puissants déclencheurs d’émotion par la suite.

Suivant les lignes d’un scénario aux enjeux connus par avance, et passé les péripéties qui visent à confiner les protagonistes dans la tragédie, le réalisateur va laisser agir le poison individualiste jusqu’à ce que ces voyageurs, jamais au bout de leurs peines, ne finissent par dérailler pour de bon. En mettant tous ses concitoyens dans le même wagon, Yeon agite l’épouvantail de la station terminus. S’il n’y parvient pas sans forcer le trait outre mesure, il aura néanmoins tenu le pari de sa course contre la mort jusqu’à destination.

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21 réflexions sur “DERNIER TRAIN pour BUSAN

  1. Pour ce qui est du cinéma mondial, là où c’est vraiment intéressant depuis quelques années c’est vraiment la Corée, la Belgique et la Nouvelle Zelande. J’ai vu le dernier train pour Busan en DVD, j’aurais tellement aimé le découvrir au cinéma…

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  2. Je te rejoins sur le moment de bravoure. Le film est impressionnant sans pour autant renouveler le genre.
    Derrière la critique de la société coréenne est féroce, parsemée de détails intéressants mais je lui préfère la catastrophe détournée de « tunnel ».

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  3. J’ai manqué le tunnel et espère bientôt m’y engloutir, mais, toi, je vois que tu as enfin pu te procurer un billet pour ce train-ci. Tu fais fi de la politique cette fois mais sans te dispenser tout à fait de sociologie ou de géographie. Et à ce propos, je m’amuse car la contagion zombie a également touché ces milieux : ces dernières années par exemple, un jeune professeur de sociologie a fait paraître une « Sociologie des morts-vivants » et, de leurs côtés, les Annales de géographie (excusez du peu) ont fait paraître un numéro consacré au cinéma comportant non pas un mais deux articles sur les zombis. Nous pensions les zombis sur les bancs des amphis sommeillant, or ils ont maintenant leur chaire et sont au contraire des idées reçues très actifs, mort-vivant 2.0 avions-nous dit !

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    • C’est vrai mais aujourd’hui on philosophe sur les super-héros, on psychanalyse les séries télé, alors les sociologues et les géographes auraient bien tort de ne pas exploiter le zombie à leur sauce. Il faut dire que la créature est corvéable à merci si l’on se réfère à ses origines haïtiennes : il est l’esclave qui travaille dans les plantations, sous la coupe du grand sorcier blanc qui lui interdit même de trouver le repos dans la mort. Sa révolte constitue alors une sorte de soulèvement prolétarien (cf « White Zombie » avec Bela Lugosi dans les années 30). Roméro avait déjà une lecture éminemment politique des zombies, scrutant leur manière de « faire société » (pour reprendre les termes de Pascal Couté dans « Politique des zombies » sous la direction de JB Thoret). Il est depuis devenu le représentant lobotomisé de la société d’abondance (« Zombie »), le décérébré des banlieues dortoirs occidentales (l’excellent « Shaun of the dead »). Je me doute que les géographes auront eu fort à faire avec « World War Z », le fameux livre de Max Brook qui trimballait l’épidémie aux quatre coins du monde. Pas étonnant qu’ils obtiennent en effet leur chaire à l’université, quitte à ce qu’ils la rongent jusqu’à l’os. 😉

      Chacun trouvera donc un zombie à sa porte (« House », Steve Miner, 1986) , y compris en Corée où ce ne sont pas les décavés qui manquent.

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  4. C’est un film qui a du coeur et de l’intelligence. Pour le coeur et les jolis sentiments, on ne le ressent pas vraiment en te lisant (excuse-moi de te le dire). Je me souviens de cette fillette et des scènes incroyables qu’elle a à tourner et puis de cette fin… et de l’avant-fin…
    Très envie de le revoir !

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  5. J’ai adoré ce film (et pourtant qu’est-ce qu’on en bouffe du film de zombies ces derniers temps) qui prouve qu’on peut signer du divertissement intelligent, profond et émouvant.

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  6. Un film à l’américaine mais en beaucoup mieux. Il n’y a qu’à voir ces passages où les zombies s’amassent ensemble, l’idée est bien mieux utilisée et fait plus réelle que dans World War Z. Puis le film est particulièrement efficace. Par contre j’ai largement préféré sa sorte de préquelle Seoul Station. Bien plus crade et virulente.

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    • Je n’ai pas encore regardé « Seoul Station ».
      Le fait que l’action soit resserrée sur ce moyen de transport oblige le réalisateur à déployer des idées de mise en scène sans doute plus percutantes. Et puis on peut voir un double sens intéressant (qui résonne avec le discours politique en toile de fond) derrière ces infectés qui se marchent l’un sur l’autre pour obtenir satisfaction.

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