AVA

Les yeux noirs

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« Qu’est-ce donc que cette joie du premier soleil ? Pourquoi cette lumière tombée sur la terre nous emplit-elle ainsi du bonheur de vivre ? Le ciel est tout bleu, la campagne toute verte, les maisons toutes blanches ; et nos yeux ravis boivent ces couleurs vives dont ils font de l’allégresse pour nos âmes. Et il nous vient des envies de danser, des envies de courir, des envies de chanter, une légèreté heureuse de la pensée, une sorte de tendresse élargie, on voudrait embrasser le soleil. »

Guy de Maupassant, L’aveugle, 1882

Plonger dans le noir. Fermeture à l’iris, l’obscurité envahit l’écran, sans espoir de retour. Perdre la vue, c’est sans doute le cauchemar de tout cinéaste pour qui ce sens est, plus que tout autre, primordial. Dans une comédie pleine d’autodérision, Woody Allen s’en amusait follement, mais Léa Mysius, pour son entrée en long métrage, choisit une voie plus grave. Ce sera celle d’« Ava », héroïne indocile et ombrageuse qui, malgré sa cécité menaçante, n’a pas l’intention de nous faire verser une larme.

Un fichu caractère cette Ava, sous ses airs de garçon manqué. Ava, c’est Noée Abita, une débutante de dix-sept ans qui en paraît treize comme l’exige le scénario écrit par Léa Mysius. « On a tout de suite su avec Judith Chalier, la directrice de casting, que c’était Ava. » se souvient-elle d’ailleurs. « Elle avait ce regard et ce visage si intenses et particuliers. » Epatante sans l’ombre d’un doute, Noée n’a pas froid aux yeux, prête à marcher sur la corniche les yeux bandés, prenant la poudre d’escampette à mobylette ou en char à voile, se mettant à nue dans les rouleaux. Tandis que son corps change, que son désir affleure, qu’elle s’éveille à de nouveaux sens, un autre s’éteint. Sur la plage abandonnée, alors que, dans la torpeur insouciante d’une sieste digestive elle se laisse brûler par les feux de l’été, elle ne voit pas venir le péril sombre qui la guette, qui a flairé sa trace.

Ava n’a pas vu venir le loup (l’amour rend aveugle, dit-on). Léa Mysius explique que son scénario est « né de cette vision d’un chien noir, famélique, étrange qui traverse une plage bondée, pleine de chair, de cris et de crème solaire. » Dans le paysage bruyant de cet entremêlement de corps, le chien Lupo la mènera vers un autre animal solitaire : un gitan ténébreux (forcément) qui lui tape immédiatement dans l’œil (tant qu’elle en a encore l’usage). Juan joue le rôle de Juan. Un brun, plutôt distant et méfiant, qui vit reculé du monde, replié dans son bunker avec sa Winchester. C’est un personnage un peu effacé au regard de la présence de Noée Abita qui, il est vrai, capte toute la lumière de l’été. Il faut dire que la demoiselle est exigeante.

Ava, ça veut dire « je désire » écrit-elle dans son journal intime. Et en effet, Ava veut beaucoup de choses : pas encore aveugle, elle veut déjà un chien, elle voudrait aussi que sa petite sœur arrête de hurler dans sa « cage », et que les enfants qui jouent dans le jardin « se noient et qu’on n’en parle plus ». Bref, Ava, du haut de ses treize ans, n’est pas une fille facile à vivre, pas très aimable certes, mais peut-être parce qu’elle n’est pas très aimée. Il faut dire que la réalisatrice ne l’a pas dotée d’une parentèle heureuse : son père n’est qu’une vague allusion au détour d’un dialogue, quant à sa mère, interprétée avec une grande liberté par Laure Calamy, elle ressemble à une grande copine de vacances qui a bien l’intention de profiter de son été pour partir en quête d’un grand et beau mâle noir et musculeux. Pour rien au monde Ava ne voudrait ressembler à sa mère. Léa Mysius a fait d’Ava une fille renfermée, le contrepoint de sa mère qui, elle, est littéralement une femme offerte.

Le principal problème est pourtant que ce film, lui, n’a rien à donner, ou pas grand-chose. Bien sûr, on retiendra la lumière magnifique saisie sur pellicule par Paul Guilhaume un jeune chef opérateur plein d’avenir qui fait ici montre d’un talent certain pour éclairer une promenade nocturne sous les lampadaires jaunes, les ténèbres d’un blockhaus ou les abords d’un feu de camp comme si la fin du monde était proche. Il se fait le relai de la pensée de l’auteure qui cherche à bon compte et maladroitement à nous emmener sur le terrain politique. La police montée (émanation de l’autoritarisme grimpant que la réalisatrice cherche à confondre avec l’obscurantisme rampant) jette une ombre noire sur les désirs de liberté et les envies d’ailleurs des deux amoureux insoumis. Mais une fois les bases posées de son drame oculaire (qui semble bien vite remisé au rang de prétexte scénaristique), pavé le chemin du conte initiatique, bouclée les valises du « voyage vers la  sensualité et la sexualité » (dixit la réal) où l’amour se raconte en musique et les yeux fermés (la diplômée de la Fémis ayant pour Amadou & Mariam une oreille favorable), Léa Mysius semble avoir fait très rapidement le tour du sujet.

« Qu’est-ce que j’peux faire ? J’sais pas quoi faire. » Alors la réalisatrice a l’idée de s’écarter de son drame réaliste, en changeant (pourquoi pas), le temps d’une séquence guillerette mais bien futile, ses deux sauvageons en papous bleutés, deux « Pierrot le Fou » enduits d’argile qui s’en vont par les dunes et les plages dépouiller les nudistes de leurs maigres effets. Le rendu est en tous cas bien plus enthousiasmant que la consternante séquence de mariage gitan à la fin (avec guitares manouches de rigueur) qui s’achève sur une descente de police qui doit plus à « A bras ouverts » qu’à Tony Gatlif. Mais le plus dommageable reste cette impression d’un film qui vient après celui, plus « Grave » et plus saignant, de Julia Ducornuau ou encore ceux de Céline Sciamma qui savent admirablement, et avec une économie de moyens semblable, dire de façon bien plus remuante, sensible et imagée, l’âge ingrat et difficile de la transition.

« Ava » est disponible en DVD depuis le 8 novembre 2017. Plus d’infos sur Arte boutique ou sur Facebook.

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« Ava » est à retrouver aussi sur Cinetrafic :
http://www.cinetrafic.fr/film-2018
Pays : France

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5 réflexions sur “AVA

    • Face à l’emballement des avis positifs (y compris dans Positif justement) que j’ai lus, je me sentais finalement très seul. Heureux de savoir que je ne le suis pas à émettre des réserves sur ce petit film qui a, néanmoins, quelques qualités notables à son actif.
      Je vais lire ton avis au plus vite. 🙂

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  1. J’avais hésité à cause de Laure Calamy que j’adore mais ce rôle de mère fofolle… bof, et en te lisant je vois que j’ai bien fait de ne pas perdre mon temps.
    Et puis une énième histoire d’ado qui se découvre un sexe ; PITIÉ on n’en peut plus. D’autant que la réalisatrice semble se servir de la cécité comme prétexte et avec une certaine balourdise.
    Ce film m’a agacée rien qu’en lisant ta note 🙂
    Et toute cette chair étalée au soleil, et ce chien qui rode (et lui lèche le ventre si je me souviens bien) et les gitans ténébreux et guitaristes, et la scène papoue… n’en jetez plus…
    Mais je ne crois pas que les réalisateurs aient le « privilège » de trouver l’idée de la cécité terrifiante. Je crois que ce handicap réduit considérablement la moindre possibilité de tout un chacun.
    Je n’ai vraiment pas eu envie de voir comment on pouvait « jouer » avec ce cauchemar au cinéma (noir, flou etc…).

    Aimé par 1 personne

    • En effet, j’ai fouillé tes archives, persuadé que tu étais allée le voir, et j’ai bien sûr fait chou blanc.
      Va savoir, tu aimerais peut-être, mais je t’avoue que d’emblée, j’avais envie de lui mettre des claques à la gamine. En même temps, c’est un peu le rôle qui veut ça, mais je ne sais pas pourquoi, le même genre de personnage dans « l’effrontée » ne m’exaspérait pas autant. Du côté de la mère, Laure Calamy est très bien mais c’est vrai aussi qu’elle a un côté Caroline Cellier dans « l’année des méduses » (comme je l’ai très justement lu dans Positif).
      Et puis tu as raison, le côté gitan rebelle, ça fait tellement cliché emballé dans « une proposition de cinéma » de fin de Fémis. Il y avait déjà un peu ce genre de tic de mise en scène dans « Grave » mais le côté gore transgressif mais convenait sans doute un peu mieux. Léa Mysius a bossé aussi pour « les fantômes d’Ismaël ». Je ne l’ai pas vu et, même si j’aime Desplechin, j’ai un peu peur d’une semblable déconvenue.
      Reste une très bonne interprétation de la gamine, et puis un directeur photo qui a je pense de l’avenir dans le métier.

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