La PROMESSE de l’AUBE

Tout sur sa mère

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« Il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt. Ça vous donne de mauvaises habitudes. On croit que c’est arrivé. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte là-dessus. On regarde, on espère, on attend. Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. »

Romain Gary, La promesse de l’aube, 1960.

Romain Gary disait : « L’homme n’a qu’une vie mais il est fait pour la vivre au moins deux fois. » Il faudra donc pas moins de deux adaptations au cinéma de son roman « La promesse de l’aube » pour essayer de toucher du doigt le personnage tourmenté et suicidaire qui se cachait derrière l’homme de plume. Après Jules Dassin de son vivant, c’est le français Éric Barbier qui, à titre posthume, entend bien traduire sur écran large le récit picaresque de cet étonnant personnage qui fut toute sa vie convaincu qu’il devait tout à sa maman.

Avec ce prénom prédestiné au romanesque, Gary aura traversé une existence hors du commun, aura eu un parcours si extraordinaire qu’il méritait bien d’être couché sur les pages d’un chef d’œuvre de la littérature. Difficile donc, pour un modeste cinéaste ayant lui-même subi bien des revers avec ses précédents films, de faire honneur à un tel monument littéraire si cher au cœur de bien des lecteurs. Sachant que, dans ce livre, « le réel et l’imaginaire s’y mélangent tout le temps », il n’entend pas faire œuvre d’authentique, mais plutôt faire preuve de loyauté envers un matériau riche en contenu cinématographique (Gary s’était d’ailleurs lui-même frotté au cinéma par deux fois mais sans grand succès). C’est donc fort de la puissance narrative du septième art qu’il va bâtir, avec l’aide de Marie Eynard, un film qui nous promènera de la froidure des pays baltes aux sables du désert africain, du chaud soleil de la Méditerranée aux caves enjazzées d’un Londres ployant sous le Blitz.

Ce biopic oblique, très fidèle à l’écrit original (peut-être même trop peut-on légitimement se laisser dire), se pense d’abord comme un immense chant d’amour déchirant d’un fils à une mère. D’abord prévu pour Audrey Tautou, c’est finalement à Charlotte Gainsbourg que revient de droit le rôle, tant cette Nina Kacew partage de points communs avec un pan de sa propre famille. Elle-même considérée comme la prunelle des yeux d’un fils d’immigrés juifs d’origine russe, un auteur génial qui a marqué à sa façon la culture française, elle ne peut que se retrouver à travers cette mère hyper-possessive pourvue d’un accent à couper au couteau qui lui rappelle à bien des titres sa grand-mère paternelle (« la force de cette femme me renvoyait à elle » dit-elle). Charlotte Gainsbourg emplit l’espace de cette performance extrême mais jamais excessive. C’est pourtant au service d’une mise en image relativement sage, pour ne pas dire académique, qu’elle devient ce monstre d’amour qui hante chaque page du roman de Gary, et dont chaque plan de « la promesse de l’aube » se charge de souligner la présence. Elle est toujours là, présente même quand les remous de l’Histoire se chargent de mettre de la distance entre elle et son fils.

Ainsi, au gré des pages d’un roman écrit dans le tumulte du Jour des Morts, Éric Barbier prend le parti de nous emmener en un flash-back rebattu, dans ce lointain pays de neige qui a vu naître l’écrivain, nimbé d’une blancheur qui abolie les frontières, mélange les identités, joue à cache-cache entre fiction et réalité. C’est de ce brouillard d’incertitude que surgit soudain la mère de Roman Kacew, comme un fantôme échappé d’une nuit calme. On la reverra, plus tard, dissimulée dans l’ombre de ses moments de doute. Par sa mise en scène, Éric Barbier en fait un être aux frontières du réel, plus grand que nature, débarquant de nulle part sans se soucier des quolibets, écrivant de plus loin encore pour que ses lettres permettent au fils de rester en vie. Fidèle au roman, Barbier l’a bien compris, elle est son démon autant que son ange gardien, capable d’exiger de lui l’impossible (tuer Hitler !) avant de l’écarter des chausse-trappes du destin (l’avion qui devait le conduire vers la France libre).

Lorsque l’on est comme Romain un fils sans père ni terre, il faut savoir s’adapter, se mouvoir, se fondre dans l’environnement. Barbier le sait aussi. Et dans les rues misérables de Wilno, admirablement reconstituées par Pierre Renson (chef décorateur qui a de bout en bout accompli un travail formidable), il le poursuit ou le devance, se faufile dans les interstices, entre les planches mal ajustées d’un passage condamné, entre les formes généreuses des dames qui se pressent à l’atelier de couture maternel qui s’est taillé une réputation sur une mystification habile. L’enfant s’éveille à la sensualité féminine, et s’essaye même à quelques jeux interdits. Sous le radar de la mère inflexible, hors du champ de force de sa possessive génitrice, il se prépare à une vie pleine d’aventures amoureuses, riche d’expériences sexuelles. Un saut dans la Méditerranée plus tard, on le reverra la tête entre les cuisses d’une Niçoise en robe légère, puis chevauchant une Suédoise volage avant de l’être à son tour par une belle de Bangui. Enfin doté des traits de Pierre Niney, il peut partir à la conquête de son destin, devenir ce grand écrivain tant exhorté par sa mère.

Là-bas, il parlait polonais, mais c’est le français qu’elle lui a appris qui fera de lui un héros national, une graine de diplomate, un futur Compagnon de la Libération doublé d’un aviateur hors-pair. Lorsque le récit décolle enfin poussé par le vent de la guerre, il prend soudain une envergure hollywoodienne, déployant son emphase lyrique, employant les grands moyens, quitte à trahir les archives d’époque lorsque Niney côtoie soudain le Général comme Tom Hanks naguère serrait la main de Kennedy. Rien n’est trop beau pour tenir sa « promesse » semble nous dire le réalisateur, jamais en retard d’une péripétie pour éviter de voir le souffle de Gary coupé. C’est sa manie du flash-back qui le perd finalement, à trop vouloir grimer son acteur en Goncourt à postiche. Sur quelques fausses notes se clôt alors ce grand livre d’images comme on refermerait le roman national. Mais « on vit moins une vie que l’on est vécu par elle » disait aussi l’écrivain.

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14 réflexions sur “La PROMESSE de l’AUBE

  1. Sans avoir lu le roman, j’imagine que Barbier le suit à la lettre.
    Tu as raison, la mère (Charlotte, EXTRAORDINAIRE) semble toujours surgir de nulle part.
    La scène d’aviation est FORMIDABLE.
    Seules les scènes de guerre semblent avoir inspiré le réalisateur je trouve.
    Ce film aurait dû être génial étant donné le matériel… C’est rageant.

    Aimé par 1 personne

    • Rares sont ceux qui ont su transcender un matériau littéraire génial en un chef d’œuvre de cinéma. Barbier ne se sentait sans doute pas les épaules. Pour autant, son parti-pris romanesque fonctionne.
      Pas génial, mais pas mauvais pour autant. Je crois que sur ce constat nos avis se rejoignent.

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  2. Il se trouve que je viens seulement de lire le livre il y a quelques mois. Je n’ai jamais vu le film Dassin-Mercouri qui a maintenant 50 ans. De celui-ci je n’ai rien vraiment retiré d’intéressant. Mais je n’en attendais guère de toute façon.

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