Une Vie Cachée

Gott mit uns

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« Contre vents et marées, savoir se maintenir. »

Goethe.

Par-delà les nuages qui nimbent les cimes des montagnes du Tyrol, se dissimulent au regard des hommes une rivière, des bois, des prairies, des champs, quelques vaches et autres moutons, un village, de la vie. « Une vie cachée ». Et c’est donc là-haut que, naturellement, Terrence Malick a emporté sa caméra pour s’élever vers l’incommensurable, y capter le sublime, et tenter de comprendre le mystère qui fit qu’autrefois un homme choisit de ne pas s’abandonner à la folie des autres.

Franz Jägerstätter est de ces hommes que l’Histoire a oubliés dans la mort, « et qui repose dans des tombes que personne ne visite plus » écrivait George Eliot. Malick reprend les mots de l’écrivaine, et se souvient de cet homme béatifié par Benoît XVI pour avoir, jusqu’au bout de ses convictions profondes, refusé de faire allégeance aux noires idéologies qui contaminèrent l’Allemagne et l’Autriche à partir des années 30. Le cinéaste veut faire de cet objecteur de conscience l’objet de son étude, un immense tableau de presque trois heures qui, tel le pinceau miniaturiste et précis des maîtres flamands (« Vermeer yourself » disait-il à son actrice pendant le tournage) et celui plus grandiose et vaporeux de Caspar David Friedrich, va tenter de retenir dans ses compositions l’ineffable complexité de l’homme, de retracer le douloureux chemin qui mène un brave jusque dans les griffes des coupeurs de têtes.

C’est aussi la gageure que se fixe le peintre que rencontre Franz à l’église, qui avoue n’avoir jamais souffert alors qu’il rend aux martyrs des fresques l’éclat des mille morts qu’ils ont endurées. Mais que faut-il donc faire pour parvenir à cette extase ? Peut-être vaut-il mieux commencer par s’installer à l’écart, prendre de la distance avec le monde des hommes. Le déserteur de « La Ligne Rouge », mais aussi les amants maudits des « Badlands », avaient choisi la nature comme refuge, à l’image de ce que fit Thoreau lorsqu’il partit écrire dans sa cabane. Franz, lui-aussi, rêve de « bâtir un nid là-haut, dans les arbres. » Mais, à quelques vallées de là, un terrifiant rapace a déjà installé son nid d’aigle, et s’apprête à fondre sur l’Europe. Aux verdoyantes images qu’il tourne dans les alpages tyroliens, Malick immédiatement impose le contre-point, accole les archives en couleur d’Hitler au Berghof, batifolant sur le balcon de son chalet avec les enfants Goebbels, à la conquête des chemins, jusqu’à ce que l’écho de ses discours n’emplisse toute la vallée. Nul n’y échappera donc ?

En traversant l’Atlantique, le Capitaine John Smith a découvert un autre continent, ce « Nouveau Monde » s’appelait l’amour. Dans « Une vie cachée », Franz a déjà fait cette découverte, il a passé l’alliance au doigt de Fani. August Diehl et Valerie Pachner forment un couple uni, sincère, harmonieux, magnifique. Tous deux creusent la terre qui leur rend bien le fruit de leur labeur. Dans ce cocon familial qui sent l’herbe fraîchement fauchée et le bois fendu, se greffent aussi la grand-mère, puis la sœur, et puis bien sûr les enfants. Toujours en quête du sacré (mais sans chercher comme naguère à embrasser la vastitude cosmique), Malick filme cet arbre de vie de ses racines jusqu’aux rameaux, entre les branches ou par la porte entr’ouverte, dans le soleil radieux des matins frais, au son des clochettes qui grelottent au cou des animaux à l’approche de l’hiver. Il écarquille les yeux sur ce merveilleux décor naturel, observe l’humeur du ciel et la vie tumultueuse du village, demandant à son nouveau chef op’ (Jörg Widmer) de mettre toute la couleur là où Edgar Reitz se montrait parcimonieux pour sa « Heimat ». Il suit du regard ces petites filles qui rient dans l’herbe, qui pleurent quand elles se cognent, qui se renfrognent quand elles ont fait une bêtise.

« Viens et vois » dit Jean dans le verset 6 de l’Apocalypse. Et tout comme Klimov dans son traumatisant « Requiem pour un Massacre », c’est par le ciel que Malick choisit d’annoncer la guerre, faisant gronder au-dessus des montagnes le grand chaos du monde. Comme la peinture sertie dans son cadre, le cinéma est un bijou qu’il faut faire rayonner au-delà de ses limites. Malick le sait bien, il sait aussi que les empoisonneurs de la pensée en connaissent les moyens. A nouveau se percutent dans le montage le panorama splendide des montagnes autrichiennes et les travellings grandioses que Leni Riefenstahl tourne au grand congrès de Nuremberg. Le mal corrompt les images, même les plus belles. Alors mieux vaut fermer les yeux, et écouter.

Par un après-midi ensoleillé, Franz joue à colin-maillard avec sa femme et ses enfants. Les yeux bandés, il se laisse guider par les sons qui lui parviennent. Malick nous invite à faire de même dans la forêt des langues qui se chevauchent, qui se répondent sans se comprendre. Même entravé, Franz reste libre. De la même manière, une fois enfermé dans les geôles nationales socialistes qui voudraient triompher de sa volonté, il puise sa détermination dans ses souvenirs, s’en remet aux images mentales, à des voix intérieures. Il s’accroche à une correspondance épistolaire qui, tel un chant d’amour tragique (porté par le génie de Gorecki, Haendel et la magnifique bande-son de James Newton Howard), forme un dialogue à distance avec Fani par le truchement du montage.

Par des fondus au noir, par des hauts murs, ou bien par des gros plans, Malick fait sciemment le choix de limiter notre regard. Il trouve de l’amplitude ailleurs, en usant d’autres stratagèmes, filmant quasiment tous ses personnages en légère contre-plongée pour attraper un coin de ciel, optant pour le grand angle même dans les scènes d’intérieur. L’effet produit déstabilise sans doute, mais il acquiert une large capacité d’enveloppement qui unit le spectateur et les personnages à ce grand tout fait de paysages et de tourments, qui interroge le divin sur la condition de l’homme.

Parce qu’il refusera de lever le bras, de jurer fidélité au dictateur (« ce ne sont que des mots » dit en substance son avocat qui tente de sauver la tête de l’entêté), Franz fera acte de désobéissance civile. Comme celle du gréviste de la faim dans l’éprouvant « Hunger » de Steve McQueen, ou celle du moine qui gardait le « Silence » chez Scorsese, la conviction sera la plus forte, et même trois heures de film n’auront raison de sa puissante résolution, car cette fois-ci, Terrence Malick tient son film le plus libre, le plus personnel, peut-être même le plus beau qu’il ait tourné depuis longtemps. Et si pourtant, malgré l’éblouissement de certains plans, le film peut faire figure d’épreuve ou de souffrance sur la durée, il faut se souvenir des mots du philosophe que Malick semble avoir fait siens : « Je ne suis pas né pour qu’on me force. Je veux respirer à ma guise. Voyons qui l’emportera. »

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45 réflexions sur “Une Vie Cachée

  1. Et bien, tu es en pleine lévitation !
    C’est tres beau à lire. Ton texte illustre bien le film et je suis d’accord que c’est le meilleur Malick qui sort de son éprouvante trilogie vaporeuse. Il raconte enfin une histoire et peut s’appuyer sur l’interprétation solide et inspirée d’August Diehl (le meilleur acteur allemand actuel), sur les paysages, la musique et sa grande maîtrise reconnaissable de réalisation.
    Mais il ne nous aide pas à comprendre son héros qui sacrifie sa famille tant aimée à son obstination. LA réplique du film est bien : « ce ne sont que des mots ».
    Passées les incroyables images d’archives du début, Malick oublie complètement le contexte historique et déplace son martyr sans explication. Franz n’est clairement pas un militant mais quand on tient un tel admirable héro on le fait parler d’autre chose que de religion.
    Quant aux différentes langues, pour faire court, faire parler les gentils en anglais et aboyer les vilains en allemand, c’est un peu court jeune homme pour signifier que les personnages ne se comprennent pas.
    Visuellement et auditivement c’est sublime et August est admirable, mais…

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    • Totalement !
      Ce film m’a ramené, par certains endroits, aux convictions intimes du très beau « Silence » de Scorsese. Pas la peine de faire parler davantage Franz, ce qu’il a à nous dire suffit dans les quelques réponses qu’il apporte à ceux qui veulent le faire plier. Malick choisit de garder le plus beau, les échanges magnifiques de lettres entre Franz et Fani, cette femme qui l’adore et qu’il adore, qui lui reproche aussi son entêtement, qui pense que son amour pour elle doit primer. Tout comme la mère, encore sous le coup de la douleur d’avoir perdu son homme à la Grande Guerre, et rejette la faute sur sa bru. Malick nous montre aussi comment il lutte intérieurement contre cette tentation, notamment lorsqu’il voit Fani pour la dernière fois.
      Je ne suis pas d’accord avec toi sur les langues, je crois que l’approche n’est pas aussi simple que cela. A quoi bon traduire, ou même sous-titrer (il aurait pu le faire) les paroles de haine du paysan autrichien, ou les ordres aboyés par les soldats, … Comme il ne traduit pas celle de cet Italien fou qui se retrouve comme lui derrière les barreaux. Il n’est nullement question de faire de l’allemand la langue de la haine, puisqu’elle est aussi la langue de Franz, celle de Fani, de la grand-mère, des enfants, de son copain de cellule.
      On n’a pas parlé non plus de cet homme des bois qui, sans doute, a fui la conscription pour préférer devenir une bête sauvage, méfiant de l’humanité, ayant renoncé lui-aussi à toute parole.
      « Une Vie Cachée » est un grand film, il m’a ramené au souvenir élégiaque du « Nouveau Monde » (qui par ailleurs avait été détesté par beaucoup à sa sortie). Il est aussi le plus beau qu’il m’a été donné de voir l’année dernière.

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      • Paroles, paroles, paroles;
        Que tu sèmes au vent 🙂 !!!
        Je veux bien entendre tes arguments mais Franz a une langue natale, maternelle. C’est aberrant qu’il parle anglais alors que les autres parlent leur langue. J’ai trouvé ça choquant, méprisant et des allemands que je connais ont trouvé aussi que c’était inadapté (car ils sont plus polis que moi).
        En tout cas clairement, les bondieuseries et le mal que les religions (sans distinction) font s’infliger les hommes à eux mêmes (oula, la tournure est zarbi non ?) me laissent pantoise et ne cesseront de me révolter au mieux mais surtout de M’AGACER !

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        • Ton problème n’est pas le film donc, mais plutôt ton rapport à l’Eglise, aux autres prédicateurs et aux valeurs qu’ils véhiculent.
          Mais Malick, s’il est un cinéaste religieux assurément, n’est ps spécialement tendre avec l’attitude de l’Église en l’occurrence, qui invite elle-aussi Franz à obéir à l’injonction des nazis. Sa force intérieure, qui est une forme de résistance, est tout de même respectable. En l’espèce, en ce qui me concerne, elle m’inspire le respect de tous ceux qui, contre les autres, ont su dire non.

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  2. Je suis quasiment certain que je vais aimer ce film, car de toute façon j’adore ce réalisateur, le jour où il arrêtera de réaliser il y aura un vrai manque pour moi. La seule fois où j’ai été un peu déçue, c’est avec « Song to Song ». Cela me fait penser que je regrette le retrait de David Lynch.

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    • Lynch n’a pas abandonné ! Il nous a gratifiés il y a peu d’un splendide réveil de Twin Peaks, pensé comme une œuvre cinématographique.
      Je n’ai pas vu « Song to Song », pourtant j’avais aimé « Knight of Cups », malgré son approche expérimentale difficile à suivre, malgré son ambition universaliste parfois lourde.
      Cette dimension est présente en creux ici, dissimulé dans le paysage, dans les travaux des champs, dans cette osmose entre les hommes et leur environnement, ce qui ajoute au film une profondeur mystique remarquable.

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  3. Une prose splendide que m’incite à renouer avec un cinéaste que j’ai un peu perdu de vue (comme l’aurait dit ce bon vieux Jacques Pradel). A vrai dire, je n’ai toujours pas quitté cet arbre de vie près duquel je brûle de revoir celle qui vaut tout l’or du Rhin : Jessica Chastain…

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  4. Cela va être difficile d’écrire une chose plus belle que ta chronique de ce film sublime. Merci de partager ça avec nous !

    Comme toi, j’ai été émerveillé – j’aurais pu dire « porté aux nues » – par ce long-métrage. J’ai trouvé que les trois heures étaient passées à une vitesse folle. Et j’aime ce cinéma sensible et sensitif, qui nous prend dans ses images et nous berce par sa musique. Unique Malick ! On dirait une rime pour un poème parmi les plus ardents.

    À bientôt et belle année, cher Prince. Je trouve qu’elle commence bien.

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    • « Porté aux nues », cela aurait pu être un très beau titre pour ce film. 😀
      Mais « une vie cachée », qui fait écho au texte de George Eliot, dit aussi beaucoup de cette céleste présence qui habite les champs, les arbres, les cimes et jusque ces herbes folles qui poussent dans la cour de sa prison.
      Nous sommes quelques uns à avoir ainsi partagé un très beau moment de cinéma devant ce nouveau Malick, cinéaste unique c’est vrai, comme le sont les plus grands.
      Très belle année à toi aussi.

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  5. Ta critique est magnifique👏. Tu sais combien j’aime le cinéma de Terrence Malick. Il s’était perdu et là il semble avoir retrouvé la foi.. car il est ici question de foi, de valeurs.. la bande annonce est bouleversante. Malheureusement, le film n’est déjà plus à l’affiche de mon cinéma. Triste constat sur une époque où les films de Malick semblent moins important que les navets dont on nous abreuvent ^^ Je suis sûr d’aimer ce film, de l’adorer même et de retrouver enfin le Malick que je vénère. L’affiche est magnifique ! On en reparlera sois en sûr quand je l’aurais enfin vu. Je n’ai pas encore vue la date de la sortie Blu-Ray. Je l’achèterais c’est une certitude. Merci pour les émotions que tu transmets avec talent à travers tes chroniques/critiques ! 😊

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    • Oh merci beaucoup !
      Tu l’as compris, j’ai énormément aimé, et je suis certain en effet que tu aimeras aussi ce Malick qui revient à une spiritualité sensible, intime, intense et universelle. C’est un éloge magnifique à la résistance passive, qui interroge aussi la foi, l’amour, les convictions profondes. Pour Franz, c’est aussi un combat intérieur. Je t’avoue que le film m’a inspiré, au sens le plus noble, le plus pur. « Le Nouveau Monde » m’avait bouleversé de la même manière.

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  6. En tour cas la chronique est magnifique ( un vrai bonheur de lecture) que je suis bien évidemment tentée. Ce film ne peut peut être que tres très beau pour t’avoir inspiré un tel texte.
    Merci princecranoir. Très très bon week-end à toi, et à bientôt. Au plaisir de te lire.

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    • Merci beaucoup SOlène,
      Ce film est une merveille. Non par la tragédie qu’il raconte bien sûr, mais par ce qu’il dégage assurément. Il va chercher dans notre for intérieur, que l’on soit croyant ou pas, ce qui fait le ciment de nos convictions. Tel un peintre, Malick y parvient grâce aux vibrations de l’image, du texte, de la voix, grâce aussi aux acteurs qui sont ici formidables.
      A très bientôt, merci de ton passage.

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  7. J’ai énormément aimé ce film bouleversant et ton texte souligne bien les émotions que j’ai ressenties durant ma séance. Ca fait du bien de revoir le Malick auquel je suis sensible (j’ai eu beaucoup de mal avec sa trilogie des années 2010).

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    • C’est vrai Tina, tu as raison, ce retour à une spiritualité moins démonstrative, en phase avec l’humain, avec l’Histoire, qui fait vibrer l’invisible dans le panorama immense des images, est un vrai bonheur. Malick est véritablement un cinéaste extatique.

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