Le GRAND SILENCE

Un homme et une balle

« Être une page blanche, partir de rien, du silence. Dès lors on n’a pas besoin de faire beaucoup de bruit pour être écouté. »

Jean-Louis Trintignant (11.12.1930 – 17.06.2022)

Comme une balle. Au volant de son bolide, Jean-Louis Trintignant filait à tombeau ouvert dans « un homme et une femme ». Cet acteur majeur du cinéma français avait la passion de la vitesse. Sous son timbre doux comme l’agneau, l’orgueil chevillée au corps. Bourreau des cœurs, il était là quand « Dieu créa la femme », puis il nous a raconté sa « Nuit chez Maud », tout sauf un « Conformiste », n’en déplaise à Bertolucci. Tout au long de sa vie, il a dû faire bien des embardées, parfois vers le succès (grâce à Lelouch, Gavras, Haneke), d’autres vers le drame. Il disparaît à 91 ans, après une vie bien remplie. Maintenant, c’est « le Grand Silence ».

Il se trouve que la neige n’apporte pas toujours le bonheur. Le western, sur ce sujet, n’est pas en reste pour en faire la démonstration. Situé à mi-chemin (ou presque) entre les deux sommets enneigés que sont « day of the outlaw » de DeToth et l’anti-western « John McCabe » de Bob Altman, le détour(nement) italien que constitue « Le Grand Silence » de Sergio Corbucci est à mettre au rang des pièces majeures du western transalpin. Elle n’est pas tant une énième resucée de la trilogie à succès signée de l’autre grand Sergio de la péninsule, qu’un essai particulièrement pessimiste voire nihiliste sur une société qui assoit ses fondations sur un passé de violence. La mort semble, comme dans tous les westerns signés Corbucci, particulièrement présente. Peu de temps avant, il introduisait l’image inoubliable de son mythique « Django » tirant derrière lui un cercueil.

Dans « le Grand Silence », on croise des femmes vêtues de noir revenant du cimetière. L’une d’elles, parmi les renégats du film, surgit de derrière un monticule de neige portant sur son épaule l’instrument de la faucheuse. Ainsi les hors-la-loi, « ces gens qui haïssent Dieu, le genre humain et l’ordre moral », seront pourchassés jusqu’au dernier en dépit de l’amnistie qui leur avait laissé une chance. Tigrero, impitoyable chasseur de prime, a le sens de la définition. Celle-ci prend même un tour cruel lorsque c’est Klaus Kinski qui la prononce.

L’acteur a ici le regard plus glaçant que la neige, psychopathe sadique emmitouflé dans son châle de grand-mère. On n’apprendra pas grand chose sur les réprouvés qui se sont réfugiés dans la montagne, affamés au point d’attaquer les voyageurs pour prendre et dévorer leur monture (fermiers expropriés ou déserteurs ?). Tels des bêtes sauvages, réduits à la mendicité et à la rapine, ils vivent sur la nature, condamnés à disparaître sous la neige d’un Utah reconstitué dans les Dolomites. Corbucci, auteur de l’histoire et du scénario, n’a pas plus d’égard pour le représentant de la loi, shérif prétentieux et souvent tourné en ridicule, et surtout incapable de faire montre d’une quelconque autorité crédible sur la ville isolée de Snowhill.

C’est finalement l’usurier local qui tient les véritables ficelles de l’ordre social, motivant les hordes de mercenaires à la tuerie (« les emmener vivants coûte cher, et la loi a prévu l’autre solution » rappelle de nouveau de l’intraitable Tigrero). Homme riche mais frustré, il profite de sa situation financière pour asseoir une autorité supérieure (en tous les cas plus respectée) que celle du shérif. Les premières victimes sont donc ces individus désignés comme hors-la-loi, mais aussi les femmes vulnérabilisées par ces faiseurs de veuves. Telles Pauline dans le film, dont le mari tomba sous les balles de Tigrero, elles n’auront d’autres salut que celui de la vengeance, et d’autres monnaie que celle qu’elles dissimulent sous leur robe.

Dans cet ordre moral aux valeurs inversées (la violence pure domine largement l’idéal de justice), où les hommes couverts de peaux de bêtes « se massacrent entre eux comme des fauves » comme le dit si bien Jean-François Giré auteur d’un essai sur le western européen, le héros solitaire est un être meurtri. Jean-Louis Trintignant réduit au silence, étonnamment crédible dans son rôle de cow-boy mutique et solitaire, incarne parfaitement cette image de redresseur de tort séduisant, le justicier dans lequel le spectateur va placer tous ces espoirs. Il a les qualités requises d’un tireur d’élite, armé d’un automatique peu courant au royaume du barillet, et partage avec son modèle eastwoodien, par la force des choses, son profil énigmatique de taiseux.

Afin de renforcer l’empathie qu’il inspire, Corbucci l’affuble d’un passé traumatique. C’est à la lueur d’une bougie qu’il nous renvoie vers un des deux flash-backs construisant le personnage de Silence (car « après son passage tout se tait »), le montrant enfant témoin de l’assassinat de ses deux parents puis condamné à se taire par le tranchant d’une lame. Ce faisant, Corbucci ne se fait pas seulement cinéaste de la violence, il est aussi celui de la douleur. Conscient de l’impact graphique du sang dans la neige, il n’est pas avare de quelques effusions qui vont entacher l’immaculé paysage. Comme toujours la douleur s’accompagne de la détresse. Comment ne pas voir, dans le visage tordu de douleur de Silence à qui un soudard de la pire espèce vient de plonger la main dans des braises encore rouges, un appel sourd de la population livrée à la vindicte d’une horde sauvage ?

Mais comme si la vengeance n’était pas l’issue salutaire, Corbucci déjoue les attentes du public, quitte à susciter écœurement et indignation, en châtiant les vengeurs et en offrant la conclusion la plus terrible qui soit. C’est en sacrifiant à l’épisode du duel final qu’il abat froidement, en fossoyeur anarchiste de l’équilibre moral du western, tous nos espoirs de justice. Corbucci n’est pas un cinéaste du genre à se laisser aller à la compromission (il est un des rares à n’avoir jamais cherché à dissimuler son nom derrière un pseudonyme américanophone). Sergio Leone le rappelle d’ailleurs dans ses mémoires à travers un des premiers bides du metteur en scène, un mélodrame intitulé « I ragazzi dei parioli » : « dans la séquence finale, le héros devait sortir pour se battre. Les spectateurs étaient émus. Ils attendaient la fatalité de ce final. Mais voilà que le personnage sort dans la rue en faisant « pan ! pan ! » il utilise ses doigts à la place des revolvers. Le public n’apprécia pas cette conclusion en forme de blague. » Il n’apprécia pas davantage celle du « Grand Silence », particulièrement amère. Certains y virent une apologie fasciste de la violence alors qu’il ne s’agit que d’une vision aux antipodes de l’angélisme, montrant sans fard une société qui s’édifie selon la loi des armes.

28 réflexions sur “Le GRAND SILENCE

  1. Trintignant, un des rares types dont on entend la voix avant même qu’il envisage de l’ouvrir… Il n’avait pas tari d’éloges sur Frank Wolff quand il était venu à la Cinémathèque par contre Kinski s’en était pris plein la tronche sans y toucher ^^
    Ou sinon j’adore ce film que j’ai découvert gamine, je le trouvais à l’époque bien plus intéressant que chez Lelouch 🙂 Et surtout il y a Luigi Pistilli, le richard fourbe (pléonasme) que je voyais dans tant de poliziotto et de giallo #souvenirssouvenirs

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  2. Un grand acteur, bien que je n’ai jamais été un inconditionnel de Trintignant.
    Le silence est d’or. Tout comme Clint, ici il n’aime pas les longs bavardages (c’est ce qu’il racontait sur France Culture, dans Mauvais Genres). Et d’ailleurs son film ‘Une journée bien remplie’ (1973) est pratiquement un film muet où les plans et la musique sont privilégiés aux dialogues.

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    • « on n’a pas besoin de faire beaucoup de bruit pour être écouté. » la phrase que j’ai mise en exergue vient le confirmer en effet (et qui colle bien avec le film pour le coup). Trintignant avait le goût de la discrétion, loin du show-business, du star system, l’anti-Delon/Belmondo en quelque sorte. Sur la fin de sa vie, il préférait d’ailleurs passer plus de temps dans ses vignes que devant les caméras.

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  3. Jamais vu parce que, je ne sais pour quelle raison, ce film me rebute. Est-ce parce que je ne suis pas fan de western? Du cinéma transalpin? De Trintignant? Peut-être un peu tout ça, je pense.

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  4. Premier western que je voyais qui de déroulait dans la neige. Dernièrement, j’ai revu « la chevauchée des bannis ».
    Trintignant, que dire… Je n’ai pas trop suivi sa carrière. Peut-être est-ce dû au cinéma de la « nouvelle vague » pour laquelle je n’ai pas d’atomes crochus 😉

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    • « La chevauchée des bannis », grand film ! Quant au « Grand Silence », il a tellement impressionné nombre de cinéastes, Tarantino en tête !
      Trintignant, ce n’est pas que la Nouvelle Vague tout de même : Flic Story de Deray, Z de Gavras, Bunker Palace Hotel de Bilal, regarde les hommes tomber de Audiard, et j’en passe de nombreux. Une filmo à revisiter !

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  5. Magnifique article pour un film qui le mérite, et que j’avais découvert il y a un ou deux ans (je crois qu’on en avait parlé à l’époque sur mon site du coup). RIP Trintignant. Et sans doute un des meilleurs westerns de Corbucci, bien qu’il m’en reste encore quelques uns à découvrir, mais la barre est tellement haute dans ce western nihiliste et glacial que je ne pense pas trouver mieux dans ce qu’il me reste à découvrir de sa carrière.

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  6. Pas vu ce western mais j’aimais bien Trintignant, vu entre autres dans « la nuit chez Maud » et « Un homme et une femme ». D’un point de vue plus personnel il m’avait beaucoup touchée au moment de la mort de sa fille… Forcément de la sympathie et de la compassion pour lui.
    Merci Prince Écran Noir pour cet hommage !

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  7. RIP Jean Louis Trintignant en effet 😢

    Je ne connaissais pas ce western, en fait je ne connais pas Corbucci mais à te lire, ça devrait me plaire.

    Alors le duel final est escamoté ? Ça en a peut-être déçu quelques uns. C’était aussi le cas dans Pat Garret et Billy the kid mais cela n’enlevait rien à la qualité du film.

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    • Il y a chez Corbucci ce même côté insolent qui pouvait caractériser les films de Peckinpah, refusant d’aller vers le consensus ou le flattant l’ordre moral dans le sens du public. Corbucci est une sorte de frère turbulent de Sergio Leone, moins enclin à la poésie, davantage provocateur. Et lorsqu’on a Klaus Kinski au générique, cela ne peut que provoquer des étincelles.

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