CORPORATE

Le sale boulot

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Ces hommes, saisis d’une grande terreur, lui dirent: « Qu’as-tu fait là! » Car ils surent alors qu’il s’enfuyait de devant l’Eternel, Jonas le leur ayant appris. Ils ajoutèrent: « Que devons-nous faire de toi pour que la mer se calme autour de nous? Car la mer devient de plus en plus furieuse. » Il leur répondit: « Prenez-moi et jetez-moi à la mer, vous la verrez s’apaiser, car je reconnais que c’est par mon fait que vous essuyez cette violente tempête. »

Le livre de Jonas

Aujourd’hui, chez France Telecom ou bien ailleurs, on peut entrer par la grande porte, mais on peut aussi sortir par la fenêtre. C’est ce que tend à démontrer Nicolas Silhol dès les premières minutes de « Corporate ».

Les règles sont clairement établies dans les grosses boîtes : lorsqu’il faut dégraisser les dépenses salariales, on fait appel à des tueurs, des nettoyeurs solitaires chargés de trier le bon grain de l’ivraie à l’occasion d’un séminaire à la neige, puis de l’éliminer en douceur, sans faire de trace. Pas question de faire de sentiment dans ces multinationales qui comptent des milliers de salariés, une masse salariale corvéable à qui on demande un dévouement absolu.

Virer, c’est le boulot d’Émilie, et c’est peu dire qu’il n’est pas joli joli. Voici l’excellente Céline Sallette chargée des ressources humaines pour les besoins du rôle, dans la fictive entreprise Esen dirigée à distance par un effrayant big brother coincé dans son écran de télé. Telle Clooney dans le (faussement) corrosif « in the air » de Reitman, elle se charge d’indiquer à ces collaborateurs pas assez proactifs le chemin de la sortie, avec ce petit air compatissant qui va bien aux abominables hypocrites. A elle seule, elle fait le boulot d’un banc de piranhas : on rentre dans son bocal pas franchement rassuré, on en ressort en général en pleurs et le moral en lambeaux, les perspectives d’avenir rongées jusqu’à l’os.  Mais lorsque Didier Dalmat, contrôleur de gestion en fin de carrière, vient s’écraser sous les fenêtres de ses collègues du service financier, c’est comme un pavé dans la mare qui vient se jeter du haut de la tour, un message clair à tous les RH à sang froid qui l’ont doucement mais sûrement poussé vers le précipice. Voilà qui fait tâche, un accroc assez voyant pour qu’une couronne de fleurs et une épitaphe rédigée par le service de com’ ne suffisent pas à réparer le préjudice moral. Silhol, un pied dans le monde du management du côté de son père, utilise ainsi l’autre pour taper dans la fourmilière. Parmi toutes ces petites bêtes répugnantes qui s’agitent en tous sens, il en attrape une et la marque à la culotte.

Un domino tombe du mauvais côté et c’est une débandade dont Émilie Tesson-Hansen est rendue responsable. Pire encore, voilà la Sallette sur la sellette une fois débarquée une inspectrice du travail coriace et envahissante réclamant sa « double indemnity » (« avec Nicolas Fleureau, mon co-scénariste, on pensait souvent à Columbo » admet le réalisateur). Silhol l’installe dans un bocal voisin, dans lequel Émilie se montre alors petit poisson affolé par ce prédateur désagréable et inattendu qui lui annonce d’emblée le montant de la sanction. Peu à peu se dévoilent à la caméra les indices du stress qui impose sa loi dans l’entreprise.

Ça faisait déjà un bon moment que Dalmat n’était plus qu’un pull bleu oublié dans les placards d’Esen, à cette place « prééminente » qu’on réserve, en guise de remerciement pour bons et loyaux services, près de la photocopieuse, histoire de faire un exemple, une promesse adressée à tous ceux qui voudraient se voir accordés la même marque de gratitude. Chez tous les survivants encore entre les murs, le malaise affleure, la peau pelée par le psoriasis derrière les oreilles, ou bien rougie à la jointure des doigts à force de frottement nerveux. Ils se taisent en attendant de voir, témoignent à demi-mot dans les cages d’escaliers de peur des représailles, ou bien en profitent, comme ce faux-jeton joué par Stéphane de Groodt, pour obtenir de cette jolie collègue dans le collimateur quelque renvoi d’ascenseur à caractère sexuel contre rétrocession discrète d’un document compromettant.

Dans ce réquisitoire contre ce milieu dégueulasse, l’affaire vire au thriller haletant avec au centre du jeu, toujours cette chargée des ressources (in)humaines bien seule pour gérer l’emballement de la situation. Harcèlement moral ou homicide involontaire, dans les deux cas cela fait d’elle la tueuse qui suscitait l’admiration de son chef (un roué en col roulé magnifiquement enjôlé par un Lambert Wilson qui se régale), à la l’infortune de laquelle elle trinque en compagnie de ses semblables coréens déconcertés. Quand le fonctionnaire d’Etat coince son code du travail dans les rouages déontologiques internes à l’entreprise, ça fait gîter le navire et transpirer sous les bras. Le prédateur devient la proie, mais pas question de la dédouaner aux yeux du spectateur. Personne autour d’elle pour la soutenir à ce poste pour lequel son mari quitta travail et patrie, rien pour l’apaiser si ce n’est cette douce lumière bleue d’une veilleuse en forme de baleine. Est-ce la lueur spectrale de cet employé revenu réclamer vengeance par son intermédiaire, ou celle du ventre du monstre marin qui avala Jonas avant de le recracher pour qu’il puisse propager la bonne parole ?

Pas question pour autant de faire du manichéisme facile, au risque de basculer vers le bon vieux film à thèse, Nicolas Silhol préfère tenter sa chance vers des modèles américains respectables tels « Serpico » de Lumet, ou « the insider » de Mann. Il a aussi la judicieuse idée de s’aventurer le temps d’une séquence au-delà des miroirs glaçants de l’entreprise, mettant Marie l’inspectrice également sous pression face à une horde casquée en gilets jaunes, histoire de montrer que les mêmes problèmes grimpent sur d’autres branches professionnelles, glissant incidemment qu’elle aussi risque d’aller « s’occuper du cul des vaches » loin de Paris si cette grosse affaire à l’Esen tourne court.

Public ou privé, le système fonctionne pareil, avantages et inconvénients (d’un côté la bonne paye, de l’autre la sécurité de l’emploi). C’est en tous cas ce qui ressort de ce « Corporate » à la mise en scène tranchante et efficace, fort d’un script impeccablement tenu, d’une direction d’acteurs irréprochable, épinglé par un réalisateur qui, visiblement, ne manque pas de ressources.

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18 réflexions sur “CORPORATE

      • Je crois qu’il y a un « pour » en trop… mais pas sûre.

        A la l’infortune ?? 🙂 c’est joli ça swingue.

        Thriller haletant et script impeccable… faut pas pousser mémère. Qu’on les jette tous à la mer et la baleine se régalera.
        J’avais oublié ce dialogue édifiant entre la RH et l’inspectrice dans la voiture, où elles mesurent qui a la plus longue…tellement facile…
        Et Lambert boit du ptit lait c’est évident.

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        • Pas d’erreur, je suis « pour » 😉

          ça swingue forcément dans un film qui balance autant.

          Je maintiens, tu t’en doutes. J’ai trouvé le film particulièrement bien écrit car jamais il ne s’écarte de son sujet, ne vire dans le pathos ou le sentimentalisme, toujours tenu par son autopsie du fonctionnement de l’entreprise. Il progresse à chaque séquence, fait le tour de la question (professionnel et familial), un élément nouveau venant relancer ou s’opposer à celui de la séquence précédente. Pas un acteur n’est à la ramasse. Et puis moi j’ai beaucoup aimé ces petits détails qui, l’air de rien, viennent donner leur petite touche originale à ce portrait : quand elle va changer de chemisier dans sa voiture (la transpiration, les odeurs sont des signes de fragilité inacceptables), quand elle va chercher son fils à l’école sous la pluie (elle se déconnecte de la réalité au point de s’oublier), le mari british totalement froid, qui semble lui dire qu’elle l’a bien cherché en acceptant le job, et sans doute des tas d’autres moments qui m’ont fait dire à la fin : « Pas mal vu mon gars ».

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  1. Oui c’est ça faites comme si j’étais pas là 🙂

    J’adore ce commentaire… Je n’aurais jamais imaginé que Dasola me taclerait un jour.
    Cette journée (très bourdonnante…) s’achève bien 🙂

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  2. J’avais oublié ce comique de répétition bien lourdingue… jme renifle les dsous dbras je change de chemisier. Heureusement quelle a ses lingettes car changer de chemisier ne fait pas fuir les odeurs. Quelle précision dans l’analyse. Ca force le respect. Je me prosterne… mais une fois ça va… Deux fois, bon… mais trois fois : lourdingue. Jventile plus jdisperse. Merde quoi, cette belle fille pue !!! Un rêve se brise. Mais bon elle ne fait pas caca. C’est une princesse quand même.

    J’adore quand son mari lui dit : t’ es une salope ! J’ai eu peur que leur belle relation soit entachée. Mais il semblerait qu’ils continuent de s’aimer d’un aussi grand amour. Ouf ça leur fait une bouffée d’air dans leur quotidien difficile.

    C’est pas joli joli votre coalition contre une pauvre fille sans défense.

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  3. Malgré ta référence à Lumet, je passe. Un film taggé « corporate » (le titre fait dans la finesse) avec Lambert Wilson, cela me fait penser (à tort ou à raison) au récent Tout de suite maintenant de Bonitzer que j’avais trouvé aussi peu crédible humainement que mal filmé.

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