Un seul bras les tua tous

L’arme à gauche

« Mon domestique n’a peut-être qu’un seul bras, mais il sait très bien s’en servir. »

L’aubergiste dans « La rage du tigre » de Chang Cheh, 1971.

Le sabre est une arme noble. Dans la Chine médiévale comme ailleurs, pouvoir en faire usage, en connaître le maniement expert est réservé aux meilleurs, en général à ceux de la caste supérieure. Mais à la Shaw Brothers, on offre du spectacle populaire, celui qui galvanise les foules et s’affranchit des contraintes morales. Et lorsque l’on tendit cette arme au réalisateur Chang Cheh, celui-ci s’en empara avec vigueur et affirma avec autorité que « un seul bras les tua tous ».

L’histoire du sabreur manchot débute avec ce film tourné dans la seconde moitié des glorieuses sixties. A l’époque, Run Run Shaw et son directeur de production Raymond Chow se félicitent du nombre d’entrées qui s’envole sur les ailes de « l’Hirondelle d’or ». Le formidable succès public et artistique signé King Hu fait alors la part belle à la noblesse d’une guerrière qui se montre bien plus mortelle que les mâles. Mais un exécuteur moins capricieux apportera à la firme hong-kongaise son premier million de dollars : Chang Cheh. Celui-ci a déjà entamé la reconquête virile du cinéma d’arts martiaux en mettant en scène son poulain Jimmy Wang yu dans « Tiger Boy ». Chow lui donne les moyens cette fois que conjuguer la puissance et la rudesse des combats avec le raffinement extrême de décors élaborés en studios, véritables miniatures magnifiquement ouvragées qui semblent tout droit sorties des pages d’un roman de chevalerie.

C’est à la lueur des lampions que s’ouvre « un seul bras les tua tous », par une nuit de traîtrise qui offre au spectateur son baptême de sang. Il se poursuit par un hiver vêtu de blanc où se jouera le drame qui privera le héros de son membre le plus agile. C’est enfin sur des sentiers verdoyants capturés en Scope que se trancheront les convoitises sentimentales qui opposent Qi Pei, la fille du maître d’arme, et Hsiao Man, la paysanne providentielle. Chang Cheh profite des accords noués entre la Diaei nippone et le studio des frères Shaw pour apprendre des plus grands chefs opérateurs japonais. Passionné d’opéra chinois et de littérature, il étudie également avec soin les récits de chambara, ces contes peuplés de sabreurs errants et maudits, et qui mettent en déroute les adversaires les plus aguerris. Il admire leurs prouesses, leur rigueur, l’absence de sentimentalisme.

Tel Kenji Misumi suivant les pas de l’aveugle Zatoichi, Chang Cheh va s’enticher des déboires de Fang Gang, fils du serviteur d’un maître d’arme réputé, qui se verra adopté par son maître en souvenir du sacrifice de son père. Le cinéma de Chang Cheh (dont il est aussi l’auteur, associé à l’écriture au dévoué scénariste Ni Kuang) insiste sur cette loyauté indéfectible dont doivent faire preuve les âmes nobles. Celle-ci va jusqu’au sacrifice ultime, seule issue valable pour échapper au déshonneur d’une défaite. Très inspiré du code d’honneur japonais, Chang Cheh va jusqu’à montrer l’éventration d’un disciple incapable de déjouer les ruses du rival de son maître. Plus impitoyable est le sort qu’il réserve à son héros meurtri, qui bascule du statut d’élève doué jalousé par ses condisciples à un « estropié » voué à une vie de labours et d’eau fraîche. Le film de Chang Cheh entend se démarquer par ce destin brisé, à l’instar de cette lame mythique héritée de son père à l’heure de son sacrifice (« The Blade », ainsi s’intitulera le remake du film selon Tsui Hark).

Mais « un seul bras les tua tous » marque une rupture à bien d’autres titres. Il entend aussi remettre le héros viril au cœur des valeurs du wu-xia. Ici, la femme n’est au mieux qu’une épaule apaisante, un soutien dans les moments difficiles, au pire une mijaurée enamourée, capable de ruiner un destin sur un geste impulsif. Non contente d’être maladroite, elle se montre médiocre dans le maniement des armes (« ses capacités sont trois fois moindres que les miennes, jamais elle ne pourra reprendre l’école » confesse son père Qi Ru-feng). Les femmes, chez Chang Cheh, se montrent indignes de porter le sabre. Il entend reprendre à « l’Hirondelle d’or » les lauriers de l’art raffiné du combat ; voici revenu le temps de célébrer les torses glabres, d’admirer les corps en sueur, et de s’incliner devant les sourcils ombrageux. Le moment est venu de changer de main.

Les ennemis sont eux-mêmes frappés d’une pareille indignité en utilisant un ustensile sournois qui vient bloquer la lame du chevalier pour mieux l’occire à la dague par un ignoble coup fourré. L’ingénieur de cette fourberie se fait appeler le Démon au Fouet, un vieillard orgueilleux qui n’en est pas moins redoutable, à la tête d’une clique de séides rompus à l’art subtile de la perfidie. Chang Cheh garnit leurs rangs de ses meilleurs chorégraphes, à savoir Tang Chia et Liu Chia-liang, deux admirables acrobates qui périront à nouveau sous les coups de Jimmy Wang yu lorsque Chang Cheh sonnera « le retour de l’Hirondelle d’or ». Afin de traduire au mieux leur vélocité, ainsi que la brutalité extrême des combats, la caméra n’hésite pas à se rendre mobile, tournant autour des personnages quand elle ne se laisse pas secouer au plein cœur de la mêlée. Ici, les corps à corps se veulent terre à terre, n’autorisant la voltige aérienne que pour fuir un adversaire en position de supériorité. Le kung-fu de Chang Cheh reste impitoyablement rivé au sol, laissant peser la force de gravité sur l’issue des passes d’armes, laissant le sang maculer les étoffes et les membres amputés choir lourdement.

« Un seul bras les tua tous » inaugure une nouvelle ère de films d’arts martiaux dont Chang Cheh sera l’incontestable chef de file. Son élégance formelle et son formidable sens de la composition prennent le pas sur les dialogues naïfs et sur leur encombrante misogynie, quand in fine une voie plus sage l’emporte sur la rage du tigre.

27 réflexions sur “Un seul bras les tua tous

  1. Alors ? on replonge dans ses DVDs ? ça commence à faire long non ?
    Ou sinon je ne suis pas folle de Yu, je lui préfère, et de très loin, le duo terrible, Ti Lung et David Chiang. Mais un bon film de sabre, ça ne se refuse pas, ça détend même en ces temps incertains

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    • Il a le sourcil capricieux le Jimmy. La légende dit même qu’il n’avait pas bon caractère. Par contre j’ai lu grand bien de son « Chinese boxer » qu’il a réalisé lui-même. Je ne sais pas si c’est trouvable aujourd’hui.

      Treèèès long en effet… Ça ressemble à quoi déjà une salle de cinéma ?

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      • Pas dans nos contrées. Même lors de la grande époque de la Shaw Bros’ chez Wild Side, on ne l’a guère vu passer. Il faudrait fouiller du côté de l’étranger mais ça risque de te coûter un bras (ah ah ah ! Humour à 10 balles de la cinephage trop longtemps privée de salles obscures)

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  2. J’ai pris un grand plaisir à lire cette chronique, ça m’a fait replongé dans de superbes souvenirs. Aaaah Jimmy Wang Yu ! ^^ J’ai toujours eu un peu de mal avec lui, mais j’ai appris à l’apprécier, même dans ses films « nationalistes », « nanardesques » et autres. Ahhh ONE ARMED BOXER !!! FLYING GUILLOTINE… !!!! Tellement de films à revoir…

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    • « Flying guillotine » ! un des films qui a inspiré à John Carpenter l’esthétique de son « Jack Burton », je rêve de le voir un jour celui-ci ! Tout comme « le sabreur manchot contre Zatoichi », croisement improbable des sabres japonais et chinois. Wang yu était un électron libre, acteur chéri de Chang Cheh qui n’hésitera pas à tuer le maître en volant de ses propres ailes en Corée (où il tourne « Chinese Boxer »). Cheng Pei-pei, qui l’a côtoyé durant le tournage du « retour de l’hirondelle d’or » n’en garde pas un excellent souvenir. Quant à Chang Cheh, il reportera son affection sur le plus frêle David Chiang en reprenant la trajectoire du personnage du zéro avec  » la rage du Tigre ». Un autre titre qu’il me faut revoir absolument.

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      • Aaah tu ouvres la boîte à souvenirs. J’avais acheté tous les DVD Wild Side à la belle époque, et pour compléter j’achetais des DVD à HK sur DDDHouse par cartons entiers, ça coutait presque rien. J’ai tout revendu à cause des déménagements… Je pourrais dire que je regrette mais c’est la vie, comme on dit. LA RAGE DU TIGRE j’en garde un grand souvenir aussi. Raah allez, je vais essayer de les déterrer, ces films !

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  3. Tout cela fait bien envie. Mais malgré plusieurs tentatives, je n’ai jamais, où à de très rares exceptions, réussi à m’intéresser aux films de sabre, voire aux films de kung-fu, voire tout simplement aux films asiatiques. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être le jeu des acteurs. Peut-être le message véhiculé. Je ne sais pas. J’ai bien quelques films noirs par Kurosawa que je n’ai pas encore vu. Et puis, tout cela manque cruellement de ruelles sombres et humides… 🙂

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  4. Comme Oli, ça fait revenir des souvenirs 🙂 Encore que je suis en train de monter ces films à mes enfants en ce moment. « Chinese Boxer » est pas mal mais assez farfelu. il faut essayer de voir « Beach od the war gods » plus intéressant et peut être le chef d’œuvre de Wang. il y a aussi son polar pas mal du tout avec George Lazenby « L’Homme de Hong-Kong ». « The Blade » c’est une tuerie dans tous les sens du terme, je suis étonné qu’il soit devenu difficile à trouver…

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    • Un polar avec Lazenby et Wang yu ! Je suis preneur !
      Quant à « the blade », l’édition HK est désormais épuisée et les exemplaires en circulation se vendent à des prix indécents. Carlotta a sorti une splendide édition de « Time and Tide ». J’ose espérer qu’ils fassent de même avec « The Blade ».

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  5. Je crois bien ne l’avoir jamais vu ce Chang Cheh là, pourtant classique. J’avais vu La Rage du tigre pour Ti Lung et David Chiang, que j’aime bien, mais cela ne m’avait pas tellement donné envie de voir les autres films de la saga du sabreur manchot. Et si mes souvenirs sont bons, j’avais pris plus de plaisir devant les films de Liu Chia Liang que devant les Chang Cheh, King Hu étant hors catégorie.

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    • Je n’ai pas revu « la Rage du Tigre » et dans mon souvenir il est en effet meilleur que celui-ci. Plus violent surtout, mais aussi plus ambitieux. Ce « One-armed swordsman » est empreint de cette naïveté poétique transcendée par les décors. Les personnages sont schématique mais au profit d’une certaine efficacité narrative qui fait sa force.
      Le style de Liu Chia-Liang est plus spirituel, dû à sa formation et à son expertise dans les arts martiaux (qu’il a mis au service de Chang Cheh pendant plusieurs années, notamment sur ce film).

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