Quelle drôle de gosse !

Mademoiselle D.

« Regardez autour de vous, dans la rue, les petites Danielle pullulent déjà, avec leur nez en l’air, leurs cheveux au vent, leurs talons plats, et ce petit air à la fois sage et provoquant. De toutes les « jeunes », c’est elle qui a le plus de personnalité. »

Benjamin Fainsilber, Cinémonde, 16 juillet 1936, n°404.

Il était une fois une petite fille impétueuse et fantasque qui voulait s’amuser à faire du cinéma. Tandis qu’elle entrait, un peu par hasard, dans ce métier qui commençait à peine à parler, elle mit un point d’honneur à ne jamais prendre les choses au sérieux. Mais le talent, ça ne trompe pas et il n’aura pas fallu cinq ans à Danielle Darrieux pour s’imposer comme la coqueluche du cinéma français, la grande vedette des fantastiques années 30 que s’arrachent auteurs et réalisateurs, l’espiègle qui sourit à ses admirateurs mais tire la langue aux journalistes trop insistants. « Quelle drôle de gosse ! » cette Danielle. C’est exactement ce que s’est dit Yves Mirande en écrivant pour elle ce scénario, bien vite mis en images par Léo Joannon.

« Je vais écrire quelque chose pour vous. Dans mon imagination trottait depuis un certain temps un sujet imprécis. Je vous ai vue et il s’est fixé. A bientôt » Ce sont les mots dont se rappelait Danielle Darrieux lorsqu’elle évoquait sa rencontre avec Yves Mirande sur le plateau de « La crise est finie ». Quel honneur de se voir ainsi élue aux yeux de cet auteur de comédies légères, un trousseur d’opérettes dont la réputation n’est plus à faire sur la place de Paris. Depuis qu’elle est entrée (bien jeune) dans « le Bal » du cinéma français, Danielle Darrieux ne sait plus où donner de la tête, ni à quel homme s’en remettre, à quel projet elle doit adhérer. Elle s’en tient à quelques rôles d’adorables garçonnes, de frivoles secrétaires, de fourbe « mauvaise graine » quand elle se laisse emporter par la bande à Wilder. Il y a un peu de tout cela réuni dans « Quelle drôle de gosse ! », et quelques bulles de screwball à la française, du sur mesure pour enfin asseoir une image de jeune femme moderne dont le caractère affirmé n’empêche pas les beaux sentiments.

Dès le générique d’ouverture s’affiche la promesse d’un agréable moment à passer, un remède à la morosité que l’on noiera dans le champagne et quelques éclats de rire rythmés par la musique guillerette du très couru Georges Van Parys. Les noms des cadors de la comédie loufoque encadrent celui de D.D., elle qui les connaît fort bien pour avoir déjà tourné à plusieurs reprises en leur compagnie : Albert Préjean sera la grande vedette du film, immédiatement promu au rôle du bon samaritain fortuné, et Lucien Baroux jouera son majordome (évidemment prénommé Alfred) totalement dépassé par les évènements. Quant à Darrieux, modeste secrétaire virée par un goujat de patron dont elle est amoureuse, elle n’a plus qu’à se jeter dans la Seine comme « Boudu » le fit avant elle, avant d’être repêchée dans le filet du gratin mondain. Le scénario de Mirande se veut avant tout une satire de ces milieux de la haute, de ces précieuses ridicules et autres friqués en frac qui paradent et s’empiffrent au grand bal des prétentieux.

Sur l’autel de la comédie, on fait front populaire, et Léo Joannon (que l’on saura être un réalisateur bien peu scrupuleux pour se charger de la propagande sous Vichy) embraye le pas sans sourciller et avec alacrité, donnant du peps à cette comédie sans prétention. La caméra, toujours mobile, circule dans des appartements richement aménagés dans les studios de Billancourt, traverse la brume nocturne qui plane au-dessus des quais (suivant la mode du réalisme poétique), et ne s’arrête que pour assister à l’explication animée non sans animosité entre Gaston le millionnaire et Lucie la joyeuse suicidée. A l’inverse des cocottes qui fricotent avec les gros portefeuilles, la modeste secrétaire n’a nullement l’intention de se laisser embobiner par ce sauveur en Bugatti, ni même de passer pour une poule mouillée sans réagir avec vigueur. Elle griffe, elle mord, elle baffe à tire-larigot : Danielle Darrieux, grisée par un scénario qui lui donne la part la plus belle, laisse s’exprimer son caractère de cochon, son registre de joviale insoumise qui file en cavalcades furieuses à travers les salons, en répliques bien senties à l’adresse des mufles confis dans leurs beaux habits de pingouins, en ripostes virulentes dirigées contre une grue de l’Odéon qui ne supporte pas sa présence dans la belle demeure. « C’est une panthère ! » lance le pauvre Alfred qui tente d’échapper au démon qui est à ses trousses, lui qui avait pourtant pour ordre de ne pas laisser Lucie faire.

Elle n’en est pas pour autant très lucide quand elle s’éprend du négociant en vins qui lui sert de patron. Ce fils à maman que se charge de camper André Roanne n’a d’emblée rien de sympathique, et ne vaut pas mieux que toute la clique des bourgeois pas très gentilhommes réunis chez Gaston Villaret. « Nous parlons moins, nous agissons plus, nous sommes plus sport », ainsi se définit l’amoureux qui se prétend homme moderne, entrepreneur aux idées bien arrêtées, qui négocie une demande en mariage comme si c’était une affaire de business. Dans ce cortège d’individus repoussoirs, ne surnage évidemment que ce cher Gaston, sur lequel Lucie finira par ouvrir les yeux même s’il fût incarné par un acteur de vingt-trois ans son aîné. On se dit que, dans le même cas de figure, un Lubitsch ou un Guitry auraient trouvé conclusion bien moins conventionnelle. « Quelle drôle de gosse ! » n’est certainement pas le film le plus glorieux de la carrière de Danielle Darrieux, il n’en est pas moins un de ceux qui se laissent revoir sans déplaisir, sachant qu’il aura largement contribué à imposer l’image d’une actrice à la vivacité farouche, un phénomène unique, une femme qui n’aura jamais renoncé à n’en faire qu’à sa tête.

10 réflexions sur “Quelle drôle de gosse !

  1. A beautiful review, a review that I really appreciate. I was especially struck by the way you talked about the great Darrieux and her role in this film. Her character is really interesting and I was very impressed with it. I’m only sorry that this film never made it to us and that I was forced to recover it in other ways. French cinema is truly fascinating.

    Aimé par 1 personne

    • Thank you very much for this comment.
      I think Mrs Darrieux could enlighten an average film. I think she could even turn into a good movie when she’s sparkling like in this particular one.
      Though it isn’t the greatest movie she played in but surely provided her celebrity in France in the thirties. She was « La fiancée de Paris » and, at that time, she also met her first husband, Henri Decoin, 27 years older, just like Albert Prejean in this film. Sort of a Pygmalion. And at that time she also met a young director named Billy Wilder. 😉 I wrote about this.
      I’m not surprised this « drôle de gosse » is very rare outside France, not the famest in her filmo.

      Aimé par 2 personnes

  2. Sa mèche rebelle et sa petite moue… un vrai délice à regarder cette DD.
    Je ne pense pas avoir vu cette Drôle de gosse.
    Bon je ne reviendrai ici que lorsque tu auras vu ELLE et LUI : 1957 + 1939.
    On ne peut parler cinéma sans ça.

    Aimé par 1 personne

    • Elle est formidable cette « drôle de gosse ». Le film n’est inoubliable, un peu macho sur les bords (c’est Albert Préjean qui a le beau rôle), mais DD y pétille de vigueur !
      Bon, eh bien, à un de ces jours alors…

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    • C’est certain. Un film qui se regarde davantage pour son interprète que pour son réalisateur.
      Il faut dire qu’à l’époque DD enchaîne les comédies de mœurs, dans l’air du temps. Elle ne l’a voit pas chez Renoir ou chez Duvivier mais plutôt chez Decoin ou Boyer.

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