FUMER fait TOUSSER

Wrong clopes

« Injures un jour se dissiperont comme volutes Gitane. »

Serge Gainsbourg, « aéroplanes » in L’homme à tête de chou, 1976.

Ammoniaque, Benzène, Nicotine, Méthanol, Mercure sont les charmantes petites substances qui viennent tapisser les poumons à chaque bouffée tirée d’une cigarette allumée. Quentin Dupieux (dont on se demande s’il n’a fumé que tu tabac) décide d’en faire les figures principales d’une équipe de « justiciers » costumés et livre, « Incroyable mais vrai », sa seconde cartouche de l’année : « Fumer fait tousser ». Un titre en forme d’évidence qui promet une bonne tranche de comédie « déréglée », mais qui ne doit pas nous faire oublier que, pendant que la cigarette brûle, nous regardons ailleurs.

L’heure est grave, le monde est en péril. La « planète des gens fous » est sur le point d’être détruite par un Visiteur reptilien de noir vêtu. Le ban et l’arrière-ban des Avengers de l’univers Dupieux a alors répondu à l’appel, volontaires pour braver le ridicule afin de contrer la menace qui grandit d’heure en heure. Ils sont tous là ou presque : Chabat, Demoustier, Poelvoorde, Exarchopoulos, le Palma Show au grand complet. Ils ont entraîné dans leur cause une ribambelle de drôles d’Oizos au premier rang desquels on trouve un Gilles Lellouche qui forme le gros de la troupe, Vincent Lacoste et Jean-Pascal Zadi le suivent de près, ainsi que la divine Oulaya Amamra. Mais aussi Doria Tillier, le youtubeur Jérôme Niel, Blanche Gardin, Marie Bunel et même Catherine Deneuve, Serge Gainsbourg et Dieu pour fumer le Havane au générique, on peut dire que le réalisateur a mis le paquet !

Flanqué d’une telle équipe de choc, Dupieux peut partir en croisade. Mais que les fumeurs se rassurent, il n’entend pas faire la morale (« je ne dénonce rien, qui suis-je pour dénoncer quoi que ce soit ? » reconnaît-il), il la laisse à son équipe de power smokers, un quintet inspiré des super sentai nippons qu’il a baptisé la « Tabac Force » et affublé de tenues moulantes aux couleurs gauloises filtres qui mettent en valeur les ventres rebondis et les poitrines généreuses. Aux ordres d’une marionnette affreuse qui n’a rien d’un joyeux plaisantin (un « flat Eric » changé en surmulot baveux et libidineux dans lequel se sont glissés la main et la voix d’Alain Chabat), cet escadron comique est voué à pulvériser les ennemis de la Terre (Tortue ou gros cafard en caoutchouc) par la force de leur fumée toxique. « Fumer c’est nul » rappelle Benzène le leader à un jeune fan de la team. Ces prescripteurs zélés de la santé publique sont aussi gardiens du langage, Méthanol aux aguets dès qu’un sous-entendu sexiste transparaît dans la conversation.

Et si la Tabac Force se donne sans compter, elle a aussi besoin de souffler. L’idée de les mettre au vert le temps du film pour un stage de « cohésion » tient autant de la stratégie managériale que d’un aveu de soumission : les cinq héros, sous leur air jovial et leurs ambitions secrètes évoluent dans un monde qui nous parle, où l’être humain se change peu à peu en robot dépressif et suicidaire. Si ces biomaniaques prétentieux et pathétiques font bien rire, ils n’en sont pas moins les symptômes d’un devenir nettement moins drôle, une existence souterraine où le bonheur consisterait à se coucher sur un lit en titane et de se doucher à l’eau de mer, mais dont le frigo de super-héros serait aussi garni que les rayons d’une supérette. Sous le rire aux dents jaunies se profile un avenir pris dans les « mandibules » de l’apocalypse, le genre d’histoires étranges que l’on se raconte au coin du feu pour se faire peur.

Les idées abondent soudain dans l’esprit de Dupieux au point d’ouvrir des portes vers des récits alternatifs aussi absurdes qu’ils sont inquiétants : des vacances au bord de la piscine tournent finalement au cauchemar, et une fin de semaine à la scierie va conduire à se cogner la tête contre le mur. Comme s’il avait coiffé cet étrange « casque de pensée » qu’il introduit dans son film, le réalisateur tente à nouveau de mettre de la distance avec son medium, de l’observer à la jumelle (comme dans « Rubber »), de questionner l’industrie du divertissement (on pense aux « Marveleries » aussi nocives qu’addictives) et de prendre à partie les guignols qui se laissent endormir devant. Dupieux vise la tête, et ça crève les yeux. Comme dans « le Daim », ou bien « Au Poste ! », il vient taper là où ça fait grincer des dents, tente de réveiller nos esprits anesthésiés (« je te jure Tata, je sens rien du tout » dit le gamin qui a les deux pieds coincés dans la broyeuse), le tout dans un récit sans filtre qui tourne parfois à l’explosion de barbaque jouissive et au gore régressif qui éclabousse.

« Sans que ce soit une volonté consciente de ma part, l’époque et ses enjeux dramatiques se sont glissés entre les lignes de mes dialogues, comme si on ne pouvait plus faire semblant d’ignorer la crise que notre planète traverse, comme s’il était inconcevable maintenant qu’un film, même drôle, ne soit pas un reflet de ce que l’humanité tout entière est en train de vivre. » écrit Dupieux dans sa note d’intention. La preuve en est lorsqu’il introduit au cœur de la nuit une petite fille qui va casser l’ambiance, pas impressionnée pour deux sous par les exploits débiles des héros en collants mais bel et bien traumatisée par un monde de plus en plus pollué, effrayée par un « changement d’époque en cours ». Le paysage édénique alentours se fait alors trompeur, et la minéralité du décor n’en devient que plus pertinente car elle ajoute une pointe de malaise qu’alimente une petite musique d’ambiance minimaliste et lénifiante. Ici l’humour est aussi noir que le goudron qui empoisonne l’atmosphère et il dégomme une fois encore toutes les quilles du divertissement farfelu : lucky strike !

35 réflexions sur “FUMER fait TOUSSER

  1. Oh que si l’affiche est engageante.
    Faut vraiment gratter pour trouver le sous-texte politique mais bon c’est ton job, moi je vois tout au premier degré.
    J’ai beaucoup ri.
    Le neveu qui va bien, c’est vraiment tordant.
    Et tu aurais pu mettre une photo de Chabat bavant.

    elle a aussi besoin souffler

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    • Merci à toi.
      Tu y retrouverais je pense le même esprit décalé, cette volonté de se fondre dans les codes d’un genre pour le pervertir à sa manière, quitte à finir en queue de poisson.
      Et de poisson, il est aussi question dans « Fumer fait tousser ». 😉

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  2. Les messages sont bien là que ce soit le combat pour l’écologie ou celui contre le sexisme, mais derrière ces belles paroles qui ne dépassent jamais le cadre de la simple énumération, Quentin Dupieux a perdu de vu son objectif de départ, faire une parodie des super Sentai. A la place on se retrouve avec une succession de sketch sans aucun rapport entre eux et qu’il n’a pas même pas la décence de conclure, car il s’en fiche complétement.

    C’est un cinéaste a l’imagination fertile, un style unique, mais qui est sans cesse entravé par son cynisme naturelle, qu’il ne prend même plus la peine de cacher.

    Certes j’ai passé un bon moment à suivre ses petites histoires raconté au coin du feu ou dans une cuisine, mais il n’empêche qu’on ressort frustré et déconcerté par ce projet. il y a tellement de pistes qu’il aurait pu explorer en restant dans son univers et il n’en fait jamais rien.

    Pire, la mort de Poelvoorde est le dernier cloue planté sur le cercueil d’une œuvre divertissante, ludique autant qu’elle est irritante par rapport a ce qu’il aurait dû faire, s’il avait un temps soi peu de compassion pour ses spectateurs. La vérité c’est que Quentin Dupieux est un escroc qui a réussi a percer dans le cinéma, un troll comme on n’en a rarement vu jusqu’à présent et que malgré tout, on continue a suivre, attiré par la nouveauté, l’envie de savoir ce qu’il nous réserve cette fois-ci.

    Je ressort donc mitigé de ce Fumer fait tousser, ne sachant si je dois applaudir où étrangler Dupieux. Heureusement il y a toujours la vidéo des Inconnus qui vont jusqu’au bout du délire, à défaut d’autre chose.

    Enfin je soupçonne Quentin Dupieux de s’être inspiré des Feebels de Peter Jackson pour la conception du chef Didier.

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    • Constat sévère sur l’œuvre de Dupieux. Ce qui m’étonne, c’est que tu continues à l’apprécier malgré tout (enfin, c’est que je crois comprendre à travers ton propos « ne sachant si je dois applaudir où étrangler Dupieux »). Personnellement, je crois que tu lui fais un faux procès. Je ne pense pas du tout qu’il soit un cynique, au contraire. Comme je le cite dans mon article, il explique bien que son intention de départ était de faire juste un film drôle sur un divertissement désuet et que, finalement, les thèmes de l’actualité le rattrapent. je coirs que le vrai sujet du film, au-delà des thèmes écologiques, est bien celui d’un monde abruti et abrutissant. Ces héros ridicules inspirés des vieilles séries japonaises ne sont bien là que pour tourner en ridicule les héros qui trustent le box-office aujourd’hui. Quant aux mises en abyme, elles viennent insister sur cette extinction de cerveau : l’une avec ce casque qui permet en quelque sorte de le réveiller et de voir le monde comme il est réellement, l’autre qui montre au contraire un cerveau éteint à la douleur, complètement détaché de la réalité dramatique de la situation. Quant au sort de Lézardin, il vient parfaitement annihiler sciemment toute tentative de rentrer dans le sillage d’un récit attendu, avec confrontation finale avec le méchant.
      « Fumer fait tousser » est très certainement un film déceptif (comme le sont d’ailleurs tous ses films depuis « le Daim »), mais à mes yeux loin d’être décevant.
      Possible en effet que Jackson soit une des (nombreuses) influences dans ce film. Ceci dit, il n’en est pas à sa première marionnette.

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      • Je continue à regardé les films de Dupieux car en dépit des circonstances, c’est toujours une proposition rafraichissante du cinéma hexagonal. Le fait d’aller voir un film sans savoir une seconde ce qu’il nous prépare et assez jouissif. Mais j’aurais tellement préféré qu’il assume à fond le délire Power Ranger et megazord au lieu de s’arrêter a la surface pour nous conter autre chose. Quand bien même c’est divertissant et sans doute très pertinent dans le contexte actuel.

        Après est-ce que tu ne sur-analyse pas un peu trop le film pour justifier un univers qui n’a aucun autre sens que celui d’amuser le spectateur par un enchainement de séquences aussi absurdes les une que les autres ?

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        • Tout absurdes soient-elles, on peut trouver un sens à ces séquences, comme on peut le faire aussi avec les délires des Monty Python ou les propositions surréalistes de Buñuel et Dali ou de Cocteau. C’est d’ailleurs ça qui me plait dans un film. Les films qui n’ont rien à me dire ne m’intéressent pas.

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  3. Le temps que je me décide ou le temps que je prenne le temps, il ne sera plus à l’affiche chez oim… Mais je le verrais avec plaisir… J’ai pas tout vu de Quentin Dupieux, mais j’apprécie son coté décalé ou en dehors des codes…
    Rubber, Réalité, Le Daim… que de bons souvenirs…

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    • Le non-sens (ou le « no reason » comme il l’appelait un temps) a aujourd’hui de plus en plus d’atomes crochus avec nos réalités sociales. On est finalement plus proche de situations surréalistes (une caissière dans un frigo, une bouche sans corps qui parle, un poisson qui raconte,…) que de ses premiers films plus proches d’un cinéma expérimental et abscons. Le fruit n’en pas moins jouissif en ce qui me concerne. Et si tu as aimé « le daim », je crois que tu peux être assez fan du délire ici proposé. Les deux films cultivent d’ailleurs une même relation à l’image, et commencent tous les deux de la même manière : dans une voiture, au son de la musique de l’autoradio. « Dieu est un fumeur de Havane » a remplacé « Et si tu n’existais pas » de Joe Dassin.
      J’espère que tu auras l’occasion de le voir (ainsi que le précédent, « Incroyable mais vrai », que j’aime beaucoup également)

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  4. J’avais vu Le daim et j’avais bien aimé mais simplement parce que je ne savais pas du tout à quoi m’attendre et que j’ai reçu le côté délirant du film un peu comme un coup de poing.

    Mais maintenant que je suis prévenu, l’artifice ne marchera peut-être pas une deuxième fois (en fait j’en doute fort), tout cela pour dire que … les distributeurs en Angleterre ne se précipitent pas sur les films de Dupieux donc je vais probablement devoir attendre avant d’en (re)voir un et ce n’est probablement pas plus mal.

    Très belle chronique Pirncecranoir, et qui donne envie comme d’hab mais en ce qui me concerne, je suis un peu sceptique

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    • Je pense que « Réalité », qui est à la charnière de sa période américaine très expérimentale et de son retour en force français enchaînant les comédies surréalistes et déjantées (rien d’anormal de la part d’un type qui a consacré un long métrage entier à un pneu), est sans doute le film qui synthétise parfaitement l’univers de Dupieux. Il te donnera envie (ou pas, son monde peut en laisser plus d’un sur le bord de la route pour filer la métaphore) d’explorer ensuite l’une ou l’autre voie.

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  5. Deux Dupieux en une année, et je n’ai vu aucun des deux. INCROYABLE MAIS VRAI y passe dans les prochains jours, mais ce FUMER FAIT TOUSSER me fait peur, à cause de son côté sketchs.
    Sinon, Chabat en rat en peluche, ça rappelle bel et bien Les Feebles de Jackson, et Dupieux ne s’en cache pas ^^

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    • Deux films pour Dupieux cette année, là où Michael Curtiz en 33 en sortait cinq. Un gros fainéant en quelque sorte cet Oizo. 😉
      J’ai évité dans mon article de réduire ce film à sa structure « à sketches » qui aurait tendance à le cantonner à une sorte de « contes de la crypte ». Je trouve qu’il vaut mieux que ça. Après, on aime ou pas ce qui s’y déroule, et à chacun de trouver le lien qui rejoint le propos général du film. Si tant est qu’il y en ait un car avec Dupieux…
      L’influence de Jackson ne m’étonne guère, et ce n’est pas pour me déplaire.

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      • De toute façon, je les verrais tous les deux, c’est Dupieux, je soutiens quoi qu’il arrive, même si en retard depuis quelques films (avant Le Daim, je les découvrais tous en salles limite day one, depuis j’ai un train de retard à chaque film).
        De même, surtout que j’aime beaucoup l’humour très noir et méchant des Feebles, découvert sur Canal + à l’époque, et rien qu’en voyant le rat en question en photo, c’est clairement une évidence.

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