Les FORBANS de la NUIT

Panique dans la rue

« Ce film a beaucoup compté pour moi en ce qui concerne le contexte et l’ambiance de « Mean Streets ». Il contient une bonne charge de violence émotive. Richard Widmark est en proie à ses obsessions, c’est un arnaqueur qui court toute la nuit, paniqué, désespéré – comme Charlie dans « Mean Streets ». Et il se retrouve ruiné, comme Charlie, sa perte inscrite sur le visage. »

Martin Scorsese, Martin Scorsese’s guilty pleasures in Film Comment, septembre/octobre 1978.

« Tout m’afflige et me nuit et conspire à me nuire. »

Jean Racine, Phèdre, Acte I, scène 3, 1677.

Dans la carrière de certains cinéastes américains, il y eut le temps de faire, et il y eut le temps de fuir. Pour Losey, Berry et d’autres parmi lesquels Jules Dassin, l’étau s’est resserré sous l’ère MacCarthy. Les portes se fermèrent, et les amis trahirent. A l’ouverture de la chasse, Dassin sent monter le rififi. A Londres, un film l’attend, « ce sera peut-être le dernier » dit l’oracle Zanuck. Il n’en sera rien, fort heureusement. Mais « les Forbans de la Nuit » est assurément son ultime film pour la Fox. Un film exilé, tragique et sombre, désespérément magnifique.

Jules Dassin est vraiment le grand explorateur des bas-fonds du cinéma américain. « Le pessimisme désespéré d’un genre, le Film Noir, correspondait à sa vision instinctive du monde » écrivait Jacques Lourcelles. Dans « les Forbans de la Nuit », la puissance naît de l’ombre. On devine des forces invisibles. Ce sont celles du destin que quelque dieu facétieux et pervers se plaît à exercer sur le fiévreux Harry, un pauvre bougre qui se débat dans la nuit. Il voudrait bien avoir l’air (« wannabe somebody » dit-il), flairer la bonne affaire pour quelques pounds de plus, mais malgré cet œillet qu’il porte à la boutonnière, il est plutôt du genre dirty le Harry. Tout comme son homonyme de Vienne à la même époque, il manigance, il traficote, il tchatche beaucoup, mais il n’a ni l’élégance ni le charme, et encore moins la ruse de Welles dans le « Troisième Homme ». Et pour cause, c’est Richard Widmark qui s’impose dans le rôle de ce Harry visqueux, avec son sourire cadavérique et « ses terribles rires jaunes grinçants » comme les décrit si bien Philippe Garnier dans son étude du film. On aura rarement vu au cinéma portrait aussi misérable et pathétique des néfastes passions humaines qu’au travers de ce personnage, une composition proprement prodigieuse qui fraye entre la hyène du « carrefour de la mort » et le pickpocket flippé du « port de la drogue ».

A chaque étape du script, se forme un labyrinthe passionnel. Il débute par l’amour véritable, celui que Harry cultive pour sa « duchesse » issue de l’assistance publique, une chanteuse de cabaret incarnée par la divine Gene Tierney. Il s’achève en dead end , en totale perdition, consumé par son obsession du fric, hanté par le démon de la réussite qui finalement se dérobe. Autour de lui, la cité prend ses quartiers de nuit : des docks interlopes de l’East End aux bas-fonds de Soho et ses bottle clubs douteux. Sous ces auspices féroces, le film s’incruste dans une tétralogie urbaine qui débuta à New-York (« la cité sans voiles ») pour se poursuivre à Frisco, avant de finir à Paris où l’on promet « du rififi chez les hommes ». Dans chacun de ces films, on trouve des hommes aux abois, qui s’agitent et courent en pure perte, pris au piège dès le départ, frappés par le sceau du destin. Ce sont des condamnés à mort qui tentent de s’échapper, qui s’illusionnent, rêvent d’un possible meilleur. Mais le couperet tombe, impitoyablement, anéantissant tout espoir.

Dans cette cité londonienne où la nuit voit à peine le jour, l’obscur prend le pas sur le clair, au grand dam de Max Greene, chef opérateur qui offrit, le temps de ce film, ses lumières expressionnistes et germaniques au réalisateur. Dès l’ouverture, Harry Fabian est en fuite, se hâtant dans les ruelles sombres de la capitale, entre les beaux monuments et les séquelles du blitz. Il panique dans la rue, ère entre deux mondes, il ne tardera pas à comprendre qu’il est un « dead man », et n’attendra pas un film de Jarmusch pour en avoir confirmation. Il représente l’essence même de l’œuvre fataliste de Dassin, à savoir un homme qui tente par tous les moyens d’échapper à sa condition, mais « un artiste sans art » qui n’existe que dans les méandres trompeurs de ses propres chimères. A l’image de Lancaster dans « Brute Force », il a beau se débattre dans un système qui lentement le broie, il n’échappera pas à la purge d’un monde qui n’aspire qu’à se passer de lui.

Durant l’heure et demie du film, Harry Fabian est à la lutte. Elle est ici gréco-romaine, « la tentation de l’antique » écrivait Tavernier (Dassin ne savait pas encore qu’il irait se faire voir chez les Grecs, au bras de Mélina Mercouri). Le maître en ces lieux se nomme Kristo, prénom Hermès (Herbert Lom, bientôt un des « Ladykillers » chez Mackendrick), son père est le titan Gregorius, venu tout droit d’Athènes avec son champion Nikolas. Dassin s’est souvenu de Stanislaus Zbyszko, plus de trois mille combats mais bien peu de défaites. Ce n’est pas un acteur mais il fera l’affaire, surtout dans les scènes de mano à mano. Mais si le film est si fort, ce n’est pas le simple fait de sa mise en scène dans le mouvement, dynamique et anguleuse, en tout point géniale, ni même de ce Noir et Blanc d’une profondeur sépulcrale, ou bien encore cette bande-son impétueuse signée Franz Waxman (pour la version américaine du film). L’intensité doit beaucoup à l’ensemble des portraits en creux qui se détachent autour de l’infortuné Fabian : le lutteur grec Gregorius (il y en avait déjà un dans « Naked City ») qui défend mordicus la noblesse de son « grand art », « l’Etrangleur » son rival de ring (Mike Mazurki en parfaite brute épaisse), la touchante Mary (merveilleuse Gene Tierney) qui croit jusqu’au dernier souffle à la rédemption de son bien-aimé, l’obèse Nosseros (Francis Sullivan), patron du Silver Fox qui pense que l’argent peut suffire à acheter les sentiments, enfin sa pitoyable épouse Helen (Googie Withers) qui croit au contraire que son amant lui apportera fortune. Une galerie de personnages illusionnés que les frères Coen sauront reprendre à leur compte bien plus tard. Dassin lance entre eux des ponts branlants.

Voilà bien une architecture si prodigieuse et si fragile qu’il n’a de cesse de la mettre dans ses cadres : ici le Pont de Westminster, autrefois celui de Brooklyn ou de San Francisco. Ces passerelles vers un autre monde sur lesquels ces hommes n’en finissent plus de courir pour échapper à l’inéluctable destin : « Toute ma vie j’ai fui, dit Fabian à bout de forces. Devant les flics, les gangsters, mon père… regarde les voilà, là sur le pont. Je suis un homme mort. » Jules Dassin, dans ce testament américain, raconte l’histoire d’un homme qui fuit. Un peu à l’image de sa vie.

37 réflexions sur “Les FORBANS de la NUIT

  1. Je viens de le revoir. Et à la lumière de ton bel article je le révise encore à la hausse. Tout y est magnifique, notamment Widmark, loser aux joues creuses, nerveux et sous le poids du fatum. Tu as tout dit, seconds rôles, éclairage, architecture londonienne, musique.

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    • Widmark est immense. Un pauvre type, qui se comporte si lamentablement (notamment lorsqu’il fouille l’appartement de Mary pour trouver l’argent qui lui manque) mais qu’on ne peut s’empêcher de plaindre in fine. Et tout ça dans une nuit londonienne qui semble sans fin.
      Merci Claude pour ce commentaire.

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  2. Une déception pour moi malgré la course pathétique du génial Richard Harry.
    Il faut dire que récemment je me suis offert un coffret Gene Tierney, la sublime. Et dans ce film elle doit apparaître 10 mn. Je ne sais si la déception vient de là.

    n’échappera pas la purge

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    • C’est sûr, ce n’est pas un film à voir pour Gene. J’ai d’ailleurs prévu de me refaire un de ces quatre « le fantôme de Mrs Muir » afin de mieux profiter de la belle.
      Quant au film, je me contenterai de te renvoyer vers le com de Ronnie (voir plus bas), dont le laconisme proverbial convient parfaitement à la situation.
      Sinon, je vois que tu as toujours l’œil affûté. Je revois illico ma copie.

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      • Dans ce film, elle a bien du mal à illuminer le tragique destin de Harry Fabian. « you’re killing me » lâche-t-elle dans un dernier élan de désespoir pour conjurer son amoureux de ne point se fourvoyer. C’est finalement le type du dessus qui profitera de ses lueurs.

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    • Toc toc badaboum, même pas un Bébel en stock à mettre dans l’urne de ce pauvre Remy qui s’en va sur les chapeaux de roue. Quant à Nathalie, j’ai bien un « Samouraï » qui traîne dans mon disque dur mais je le garde pour plus tard.
      PS : c’est dingue comme elle ressemblait à Alain. On aurait dit sa soeur.

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    • Et pour l’affiche, je te rejoins totalement : Le peintre a complètement raté Gene, et Widmark est limite. Seule la tronche patibulaire de Nosseros à la fenêtre (et encore, il n’est pas si antipathique dans le film) est potable.
      Mais les couleurs sont belles, je trouve qu’elle a du charme cette affiche française.

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  3. Ronnie a le sens de la formule laconique qui tue.

    L’affiche est magnifique en effet. Richard est reconnaissable. Gene ressemble à une gamine.

    Revoir Madame et son fantôme ok, mais je parle quand même il me semble… à celui qui n’a JAMAIS vu Elle et Lui/A love affaire/An affair to remember… on s’y perd. Avant de REvoir, il FAUT VOIR ce chef d’œuvre (version Cary/Deborah en priorité puis Charles/Irene dans la foulée) et ensuite tu le reverras et reverras encore sans jamais te lasser.
    Je comprends même pas que je te parle encore. Ce film c’est la base quoi !

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  4. Un bel article sur ce film que j’avais trouvé génial quand je l’avais découvert il y a de cela… bien longtemps ! J’aimerais bien le revoir, ne fut-ce que pour Widmark, absolument extraordinaire ici. Seul regret, cette sous-utilisation criminelle de Gene Tierney en effet.

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    • Il est vrai que Widmark occupe l’espace. On ne lâche pas d’une semelle. Les autres personnages forment une suite de rencontres, adjuvants ou opposants, qu’ils appartiennent au monde des affaires (Nosseros), de la pègre (Kristo et son catcheur « l’étrangleur »), des bas-fonds (Figler, le roi des mendiants, Anna et son trafic de bas-nylons et de cigarettes) ou à celui des intérêts (Gregorius et Nikolas) ou des sentiments (Mary la fidèle, Hellen l’intéressée, et le brave Adam, visiblement un ajout qui ne figure pas dans le roman). Il ne fait que se cogner de l’un à l’autre, tel un chien dans un jeu de quille, croyant maîtriser son destin alors qu’il n’en est que le jouet. Forcément, tous les rôle autour de lui sont réduits à l’état de figures, mais ils font aussi la richesse de ce scénario dense et intense. Le rôle de Mary est lui-même édulcoré par rapport au roman, puisqu’elle interprète la chanteuse du Silver Fox (qui incite le client à trinquer et à ouvrir le porte-monnaie) en lieu et place d’une prostituée tout de même. Nettement moins classe pour Miss Tierney.
      Je serais heureux de lire ton analyse sur le film si tu as l’occasion de le revoir.

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  5. A mon premier visionnage, j’avais trouvé que tous les personnages habituellement dit « secondaires », ne l’étaient absolument pas. Chacun apporte plus de profondeur aux « plans foireux » imaginés par Widmark, donnant un crédit supplémentaire à sa superbe prestation.

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    • C’est tout à fait cela : chacun d’eux participe à définir le personnage de Harry Fabian dans le détail, sous aspect les plus détestables même parfois, à le montrer tel un animal pris au piège d’un système qui lentement se referme sur lui.
      Un des rôles majeurs de Widmark, assurément.

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  6. Encore un film que j’ai vi il y a une éternité dont je garde un souvenir diffus (je ne me souvenais même pas du rôle de Gene Tierney ! Je dois perdre la mémoire) mais excellent. Et en plus avec le trop rare Richard Widmark ! Et en plus avec le génial Jules Dassin derrière la caméra.

    A revoir aussi vite que possible donc. Vivement que les cinémas ré-ouvrent!

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    • Une accumulation de talents qui s’ajoutent à la galerie des seconds rôles tout aussi mémorables, à commencer par ce lutteur interprété par Stanislaus Zbyszko. Un immense champion, une légende, apparemment fort cultivé, qui parlait treize langues. C’est Dassin qui insista pour l’avoir dans le film, qui le sortit de sa retraite (certains le croyaient mort).
      A revoir, sans aucun doute.

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