1917

Last man standing

1917 1

« (…) Ils jetèrent un regard en arrière et virent scintiller dans le lointain les lampes de Hobbitebourg dans la douce Vallée de l’Eau. Cette vue disparut soudain dans les plis du terrain obscurci, et elle fut suivie de celle de Lèzeau près de son étang gris. Quand la lumière de la dernière ferme fut loin derrière eux, perçant parmi les arbres, Frodon se retourna et agita la main en signe d’adieu.
– Je me demande si je contemplerai jamais de nouveau cette vallée, dit-il tranquillement. »

J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, Tome 1, 1954.

Partir en guerre est un voyage au long cours, quoiqu’il arrive une aventure pour toujours. Nul ne sait s’il en reviendra. Entre 1914 et 1918, des milliers de jeunes Britanniques quittèrent leur île pour rejoindre le Nord de la France et la Belgique afin de faire barrage aux troupes allemandes, « vers la victoire ou le linceul ». Certains désormais reposent en paix dans les jardins de pierre de la Somme et des Flandres. D’autres en sont revenus avec de larges cicatrices sur le corps et des souvenirs purulents dans la tête. A son petit-fils Sam, l’écrivain Alfred H. Mendes qui était de ceux-là transmit en héritage ses peines et ses douleurs, des fragments d’histoires venus s’ajouter au grand mémorial officiel. Sam Mendes les mit bout à bout puis, comme emporté dans les remous d’un long fleuve intranquille, il en a fait un grand film trempé dans un jus noir. Le récit d’un triste jour d’avril en fleurs, un jour de guerre en « 1917 ».

Comme le racontaient déjà superbement Powell et Pressburger, la guerre n’est qu’une « question de vie ou de mort ». Telle est l’éternelle problématique du soldat, du matin blême à son réveil jusqu’au soir chaque fois incertain. Elle n’est pas étrangère à ces deux caporaux du 8ème bataillon, William Schofield et Thomas Blake. Et, pour une fois, elle préoccupe aussi leur État-major. En ce jour calme sur le front de l’Ouest, un drame couve sous la cendre encore chaude. De nombreuses vies sont en jeu, le temps est compté, la Mort va bientôt reprendre sa funeste moisson.

A l’ouverture de son précédent film, Sam Mendes avait déjà choisi de plonger in medias res le plus célèbre des agents secrets britanniques dans le tumulte d’une macabre sarabande. Comme pris dans une même chasse au « Spectre », il prolonge ici l’admirable plan-séquence en un long poème visuel qui court sur la durée du film, un ballet prodigieux qui donne l’impression vertigineuse de traverser toute la guerre. Le temps imparti de la mission induit par ailleurs une urgence qui, pour une fois, justifie l’exercice virtuose. Mendes est un homme de scène : il préfère impulser le mouvement plutôt que tenir la position.

Il s’enfile donc très vite dans les boyaux tortueux, mobilisant sa caméra dans l’étroitesse des tranchées affublées de sobriquets ironiques (il faut remonter « Paradise Alley »  pour aller à la rencontre des York), comme si Kubrick par-dessus son épaule lui montrait le chemin qui mène des « sentiers de la gloire » à « Full Metal Jacket ». « T’es à contre-sens, espèce d’idiot ! » tonne la voix du sergent qui s’inquiète de voir les deux caporaux partir dans une direction inverse. Comme ses deux protagonistes principaux, le soldat Mendes ne l’entend pas de la même oreille, il préfère donner des ordres contraires, offre des solutions de repli, opte pour les chemins de traverse autrefois cartographiés par le général Spielberg sur son « Cheval de Guerre ». Il faut ici sauver le soldat Blake, et accessoirement ses 1600 camarades d’uniforme qui s’apprêtent à tomber dans le piège tendu par l’ennemi.

Pour ce faire, il faudra s’aventurer sur les zones dévastées, passer les ronces de barbelés sur lesquels sèchent les cadavres de ceux qui n’ont pas choisi leur sépulture. Il faudra franchir des rivières sales, passer par les bois brûlés, ramper dans la boue, avaler de la craie, et plonger dans les cratères où baignent ceux que quelqu’un, quelque part, n’en finit plus de pleurer. Puis il faudra s’enfoncer dans les tunnels, se frayer un chemin au fond des mines obscures abandonnées à la voracité de rongeurs de belle taille, à la merci de dangers plus sournois encore. Tom et Will seront les Sam et Frodon de cet unexpected journey, l’un porteur de message, l’autre seigneur des anneaux, désignés volontaires pour accomplir la mission, for King and Country.

Pour le spectateur qui découvre leur nom au générique, ces deux acteurs sont de parfaits inconnus (known unto god, comme écrit sur quelques tombes selon la formule imaginée par Kipling). Peut-être le visage de Dean-Charles Chapman rappellera-t-il à certains un jeune prétendant au « Trône de Fer », et George MacKay celui de l’aîné des membres de la tribu du « Captain Fantastic ». Quoiqu’il en soit, Sam Mendes se garde bien de mettre les vedettes en première ligne, offrant à son indispensable casting de stars le privilège d’accéder aux grades qui leur reviennent de droit : Colin Firth sera promu général, Mark Strong Capitaine, et Benedict Cumberbatch aura ses galons de colonel, tel le Kurtz de ce récit contre la montre.

Pour aller de l’un à l’autre, le metteur en scène ne manque pas d’allures : il faudra sauter par-dessus les gouffres, courir à perdre haleine pour échapper à la mitraille, traverser prudemment un pont en mettant un pied devant l’autre. Aller de l’avant, sans s’appesantir, conseil d’officier. « 1917 » est le parcours de deux combattants qui marchent sur la queue du tigre, en équilibre sur un fil – ce fil du temps auquel leur vie est suspendue. Le moindre faux pas peut être fatal. Comme pour leur ouvrir la voie et couvrir leurs arrières, la caméra de Mendes les garde toujours à l’œil, parfois au plus près, ou à bonne distance (« il fallait trouver comment le film pouvait inspirer et expirer » explique le réalisateur). Au moindre instant d’inattention, c’est le fondu au noir. Et le fil du temps vient à se rompre.

C’est le moment qu’attendait le film pour pénétrer dans un autre monde, celui des ténèbres, celui des ombres, où les fantômes viennent à notre rencontre. Et nul ne saurait dire lesquels parmi ceux qui s’avancent sont des leurs ou sont des nôtres. La nuit venue, s’ouvrent les portes d’un Pandémonium dantesque, magnifié par les lumières fuyantes des fusées lancées par un opérateur en chef au sommet de son art (l’indispensable Roger Deakins). On comprend alors que si cette aventure réunit un certain William et son compagnon Blake, dans l’esprit de Sam Mendes, ce n’est sans doute pas un hasard. A eux deux, ils convoquent l’âme du poète qui célébrait le mariage du Ciel et de l’Enfer, nous emportant sur des territoires invivables où hurlent les cadavres dans un silence insoutenable, des visions improbables exhumées des profondeurs cauchemardesques où croupissent les imaginaires des symbolistes les plus agités.

A chaque instant, Mendes oblige le spectateur à être sur le qui-vive, l’œil rivé sur la ligne de crête, l’oreille tendue vers le moindre son. Derrière le rideau d’ambiance tissé avec talent par Thomas Newman, la pluie de flammes se change enfin en pluie de fleurs, et nous parvient dans l’au-delà des frondaisons l’écho d’une complainte écossaise. Alors reviennent en mémoire les mots de « Paradise Alley », comme une tranchée dans le vif d’un songe à la fois effroyable et beau.

Film Title: 1917

60 réflexions sur “1917

    • Comme souvent quand un film me plaît autant, les idées sur mon clavier s’emportent.
      Je te remercie pour ce commentaire, et espère par la puissance des mots plus qu’à la force des baïonnettes avoir ouvert un chemin vers le film.

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  1. J’en sors. Superbe film, l’un des meilleurs sur la guerre de 14. Pas très loin de chez nous, tout ça. Au plus près des deux messagers, action au cordeau, aucune scorie ni lourdeur, ce qui n’exclut pas l’émotion, bien au contraire. Très impressionnant. William Blake, je n’avais pas percuté. Bravo.

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    • Bonsoir Claude,
      Je vois que comme moi tu as été emporté par la tourmente déclenchée par Sam Mendes !
      A nous qui sommes voisins du front (et autant dire qu’avril 1917 signifie quelque chose du côté de notre Chemin des Dames), ce film dit bien ce que le paysage nous raconte encore. 😉
      Dans son approche temporelle du récit, Mendes cite « Dunkerque » en modèle experimental, tout en choisissant une autre option tout à fait passionnante (enfin un plan-séquence qui se justifie). Et je me remémore un des reproches qui lui fut fait alors, celui de n’avoir pas pris en compte le rôle de l’armée française. Force est de constater que Mendes ici ne subit pas ce même courroux, alors même qu’il occulte totalement le sacrifice de nos poilus. Il faut croire que les critiques aussi ont leurs têtes.

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    • Credible ça l’est, pour peu qu’on admette qu’on est devant un film.
      Réaliste sans doute pas, de l’aveu même du réalisateur au regard du procédé choisi : « Pour moi, 1917 n’est pas tant du réalisme qu’un naturalisme poetique. » Cinéma Teaser n°90.

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  2. Magnifique ta chronique sur LE film que j’attends le plus en ce début d’année. On ressent ton engouement pour ce 1917. La Bande Annonce, la BO, le sujet, tout me plais. A te lire, je me dis que je vais adoré ce 1917. Tolkien a été profondément marqué par le sceau de cette guerre apocalyptique et je trouve justement très intéressante ton entrée en matière avec un extrait du Seigneur des anneaux. J’irais voir ce « 1917 » de Sam Mendes et j’aurais le plaisir ensuite d’échanger avec toi sur ce film 😉

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  3. Encore une fois, ton texte fait diablement envie ! La critique de Cédric Delelée dans le dernier Mad Movies rapproche même ce « 1917 » de « Requiem pour un massacre ». Et puis, ça ne peut faire que du bien à Sam Mendes de prendre ses distances avec les Bond-ieuseries pour nous offrir un cinéma plus viscéral. J’ai hâte de vivre cette expérience immersive dans les salles.

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    • Merci !
      Le procédé technique qui suppose un déroulé très choregraphié me semble tout de même éloigné de l’âpreté hyper-réaliste de Klimov. Mais ceci dit je suis curieux de lire le papier de Delélée pour avoir des éléments.
      Mendes s’éloigne de Bond tout en gardant ce goût pour le macabre en mouvement, prenant toute sa dimension sur le champ de bataille.
      Je serai heureux d’avoir ton sentiment au retour de projection.

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  4. Que de films in media res ces derniers temps. J’ai lu plusieurs fois l’expression recemment 🙂 Moi j’ai parlé d’immersion car je suis ressortie du film épuisée, couverte de boue, les yeux qui piquent et un goût de cendres dans la bouche.
    George MacKay (je vote pour) n’est déjà plus un inconnu par contre le poupon Dean-Charles m’était totalement inconnu car la course au trône je l’ai vite interrompue. Je ne connaissais que Mark jusque là…
    J’adore ta comparaison avec la course de Sam et Frodon.
    Evidemment ton texte est magnifique, un bonheur à lire. Et si parfois on arrive pas à savoir si tu as apprécié un film, quand tu aimes, en fait tu adores et pas la peine de mettre 3 ou 4 etoiles…
    Et rien sur la bergère de Ronnie ?

    Pour aller à rencontre
    Et le fil du temps du temps

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    • Ah le fil du temps du temps… il passe et repasse dans le chas de l’aiguille qui suture mon existence. Je m’égare…
      Non rien sur la dame du sous-sol, la vierge à l’enfant recluse dans sa grotte, apparition presque biblique, hallucination après la contemplation d’une église en feu ? (William Blake quand tu nous tiens). Je ne voulais pas tout dire, peut-être…
      Pas d’étoiles en effet, elles sont toutes restées dans mes yeux à la sortie de la salle (je sais, celle-ci était facile).

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  5. Le film ne me tente pas trop (le côté prétexte pour un défi technique, bof) mais merci pour la citation de Tolkien. Tu aurais pu citer un passage se situant dans Le Marais des morts qui figure la dévastation de la bataille de la Somme.

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    • Très juste ! Je me suis focalisé sur ce moment initial du film ou les deux soldats quittent un temps de repos sous un arbre, tout près d’une prairie fleurie qui m’a rappelé le départ de la Comté. Il y a, dans la vision du No Man’s Land par Mendes, effectivement l’analogie avec le Marais des Morts et ses cadavres engloutis.
      Comme toi, j’avais des réticences quand au procédé, échaudé par « Birdman » ou même « La Corde » hitchockienne, deux exemple ou le procédé m’a semblé assez vain. Et pourtant là, la prouesse technique s’efface. On l’oublie même, devenant le geste naturel de la narration. Elle finit par laisser étonnamment en mémoire une trace sequencée et parfaitement fluide des étapes du récit.

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      • Dix et l’horreur bien évidemment. En revoyant les travellings d’A l’ouest rien de nouveau, je revoyais ces mains arrachées accrochées aux barbelés. Toutes ces images, et quelques autres dans le film de Mendes, concordent sans peine pour exprimer l’horreur de la guerre.

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    • Merci.
      Le procédé du film en plan-sequence, s’il n’est pas neuf, est ici bluffant il est vrai. Et le film ne se résume heureusement pas à la performance technique puisqu’il nous convie à travers bois, à travers champs, à une promenade sur le territoire des morts, une véritable danse macabre qui étourdit les sens.

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  6. Pingback: 1917, Sam Mendes – Pamolico : critiques, cinéma et littérature

  7. Pas totalement emballée (je trouve que le film souffre d’une baisse de régime dans sa seconde partie) mais l’ensemble reste quand même réussi (la technique ne prenant pas le dessus et servant toujours son récit) même si je sais qu’il ne va pas me marquer sur le long terme.

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    • Tu es l’une des rares cordes discordantes au concert d’éloges qu’on peut lire et entendre. Il en faut !
      Pas vu la baisse de régime, au contraire j’ai davantage l’impression d’une montée en puissance jusqu’à l’apothéose nocturne qui m’a renvoyé aux visions infernales de Hué à la fin de Full Metal Jacket.

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  8. William Blake cité, cela pousse-t-il 1917 vers une forme de romantisme ? Ou plus probablement vers le mythe et sa construction, un récit que raconte un grand-père et qui est transmis aux générations suivantes.

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    • Il y a, à n’en pas douter, une dimension mythique dans cette « aventure » de deux soldats sur le front. De William Blake, j’ai sans doute davantage retenu son amour pour Dante et la Divine Comédie, d’où le lien que nous tissons tous les deux avec « Full Metal Jacket ». « 1917 » est un voyage au bout de l’enfer, au bout de la nuit (« vous savez lire une carte ? » dit le général au caporal intimidé), une ligne tracée en dehors des barbelés sur le théâtre d’une guerre aujourd’hui très bien cartographiée. Mendès et France sont des mots qui vont très bien ensemble. Et pourtant, accompagné de Deakins son bras armé (d’une caméra au chargeur illimité), il invente de nouveaux paysages, apporte une autre vision, poursuivi par les ombres narrées par son grand-père sans doute, d’où surgissent d’étranges monstres descendus du ciel (cet avion qui s’écrase tout près d’eux, let the sky fall ?) Il réinvente la guerre comme il l’avait déjà fait dans Jarhead avec son soldat frustré de combat. Un « cinéaste dénué de personnalité » lit-on dans les Cahiers… comment peut-on écrire autant de bêtises.

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  9. Superbe article comme d’habitude ! Bravo 🙂
    Je n’ai jamais été très attirée par les films de guerre et je n’avais pas lu les critiques sur 1917. Mais je me suis laissée tenter, et comme vous j’ai pris une belle claque ! Je trouve aussi que la musique appuie très bien l’action. Les acteurs sont très très bons et l’immersion est totale. C’est décidément le genre de film qu’il faut à tout prix voir en salles obscures plutôt que sur petit écran !
    Au plaisir de lire vos prochaines chroniques 🙂

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    • Merci Ana,
      A l’heure de la disparition de Kirk Douglas, je ne peux que t’encourager à voir (ou revoir ?) « les Sentiers de la Gloire », même si c’est aussi un film de guerre. C’est un magnifique brûlot contre l’injustice militaire, avec un Kirk magistral. Nul doute que Mendes a pensé à Kubrick en faisant son film.

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  10. Pingback: [Rétrospective 2020/1] Le tableau étoilé des films de Janvier par la #TeamTopMensuel – Les nuits du chasseur de films

  11. Magnifique texte pour un film qui l’est tout autant. Et bien vu également la référence à Tolkien dans cette chevauchée vers un destin funeste. Pour ma part, j’y ai aussi vu une adaptation d’un jeu vidéo de guerre avec une mission simple pour deux héros. Des PNJ pour faire avancer le récit et des boss de fin de parcours avant l’arrivée. Tout y est à mon sens, avec en plus la magie de la caméra de Sam Mendes. Encore bravo pour le choix des mots.

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    • Merci beaucoup.
      Je ne suis pas très jeu vidéo, dont les cinématiques et les scénario sont pour la plupart très empreints des canons narratifs du cinéma. C’est sans doute le plan sequence qui induit cette impression d’ininterruption et de progression linéaire. Effectivement, le récit peut se vivre comme une coulée qui met ses protagonistes face à de nombreux dangers et embûches, sans doute trop pour que cette journée puisse être réellement vécue. N’oublions pas qu’il s’agit là des souvenirs du grand-père de Sam Mendes qui, tissés les uns autres, donne cette impression de continuité dans une paysage de guerre qui prend une dimension irréelle à la nuit tombée.

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